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tTIS SCIENT1A VERITAS I
LE BRESIL.
PARIS. — TYPOGTUPHIK D* HENRI PLON,
IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR,
8 , rue Garanti ère.
LE
BRESIL
PAR
M. CHARLES REYBAUD.
PARIS
GUILLAUMIN ET C ,E , EDITEURS,
HUE RICHELIEU, I*.
1856
KOPBRTT OF THB - t
AITH SCIENTIA VERITAS
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LE BRESIL.
PARIS. — TYPOGRAPHIE D* HENRI PLON,
IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR,
8 , rue Garanti ère.
LE
BRESIL
PAR
M. CHARLES REYBAUD.
PARIS
GUILLAUMIN ET C™, ÉDITEURS,
RUE RICHELIEU, M.
1856
./"
lit .. ',+ ' *
On parle assez volontiers du Brésil en France,
et on en parle en bons termes. La beauté de son
climat , la richesse de ses produits , les mys-
tères grandioses de ses forêts vierges, agissent
sur les imaginations, qui, émerveillées encore
par l'éclat d'une récente exhibition (l'Étoile du
Sud) , se complaisent dans le mirage de sa ré-
gion diamantine; puis, entre tous les États
indépendants de l'Amérique , c'est le seul qui
ait eu le bon sens de garder la monarchie, et
on sait, ne fût-ce que par les relations consi-
dérables que notre commerce s'y est créées,
que l'arbre a porté ses fruits, c'est-à-dire que
le Brésil est calme et prospère ; qu'à l'ombre
4
% LE BRÉSIL.
des institutions monarchiques l'instinct mer-
cantile de ses habitants donne aux transactions
une activité de jour en jour plus développée;
que sa population s' accroît en môme temps que
sa richesse ; enfin qu'il a le présent assuré et la
foi dans l'avenir, qui est la sécurité du len-
demain.
Ces notions vraies , mais vagues dans leur
généralité, ne suffisent pas, à mon sens, et j'ai
pensé que ce serait une œuvre utile d'asseoir la
bonne opinion du public français sur des faits
précis et des renseignements positifs, de ma-
nière à substituer à des impressions superfi-
cielles une conviction raisonnée.
Un ouvrage récemment publié en Belgique
m'a confirmé dans cette pensée, qu'il importait
de faire mieux connaître l'empire sud-améri-
cain. Cet ouvrage a pour titre le Budget du
Brésil et pour auteur M. le comte Auguste van
der Stratten-Ponthoz, qui a occupé, il y a dix
années, le poste de chargé d'affaires du gou-
vernement belge à Rio-Janeiro.
le livre de M. de Ponthoz est relativement
-exact, en ce sens qu'il retrace fidèlement la
INTBODUCTION. 3
situation du Brésil à l'époque où l'écrivain a
recueilli les documents qu'il met en œuvre. A
un point de vue absolu, le livre est faux, car
le Brésil d'aujourd'hui n'est plus le Brésil de
1845. Tout passe et se transforme vite dam ces
contrées de l'Amérique que la suppression du
monopole colonial a appelées à une vie nou-
velle, pourvu qu'elles jouissent de la paix inté-
rieure, et le Brésil, qui, abrité par sa monar-
chie, n'a subi dans ces derniers temps aucun
trouble sérieux, a singulièrement marché depuis
dix ans.
D'un autre côté-, M. de.Pontiboz a des opi-
nions très-arrêiées sur certaines conditions de
l'établissement monarchique : il a, par exem-
ple, d'irrévocables parfis pris contre la décen-
tralisation et en faveur de l'impôt foncier. Je
tiens pour erronés les systèmes qu'il préconise ;
je suis convaincu que, sans la décentralisation ,
qui donne une vie propre à ses provinces en
toute matière administrative, l'Empire du Bré-
sil ne saurait prospérer ni peut-être subsister ;
je suis également convaincu que l'impôt sur la
terre, qui est souvent une nécessité financière,
4.
4 LE BRÉSIL.
n'est jamais une nécessité politique, et qu'il
serait tout au moins improductif et fatal, quant
à présent, dans un pays qui n'a que fort peu de
terres en valeur relativement à son étendue, et
qui appelle à grands cris la colonisation.
Les griefs que j'énonce n'accusent pas les in-
tentions de l'écrivain, qui sont, je le recon-
nais, pleines de bienveillance pour le Brésil;
mais si les chiffres de M. de Ponthoz sont su-
rannés, si les voies d'avenir qu'il indique ne
sont pas celles où le Brésil pourra grandir et
prospérer, il est bon de rectifier ses chiffres en
les rajeunissant, et de montrer que l'esprit de
système dont s'inspirent ses conseils lui a fait
faire fausse route.
C'est dans ce double but que j'ai écrit ; mais
je n'ai pas entrepris la tâche ingrate de réfuter
point par point les trois gros volumes de M. de
Ponthoz , où il y a d'ailleurs beaucoup à approu
ver et à louer. J'ai pensé que je devais choisir
moi-même mon terrain et aller au plus court,
dans un temps surtout où les esprits sont si fort
occupés ailleurs, et qu'un simple et fidèle ex-
posé de l'état présent du Brésil, de son histoire
INTRODUCTION. S
contemporaine, de sa situation financière, des
actes de son administration et de sa politique,
enfin de son travail de colonisation, suffirait,
tout en donnant au public les notions exactes
qui lui manquent, à répondre aux chiffres et
aux théories de l'honorable écrivain belge.
Je n'ai pas eu la prétention de faire un livre
qui dure : je dis ce qui est, j'essaye de faire
entrevoir ce qui sera; mais étroitement limitée
dans le cercle des faits et des prévisions de l'é-
poque où elle est écrite, mon œuvre ne saurait
avoir qu'une valeur actuelle, et le livre même
de M. de Ponthoz m'aurait appris au besoin
qu'on ne peut guère en faire d'autres quand il
s'agit du Brésil. Avec le rapide développement
que prend l'Empire, ce qui est aujourd'hui sera
modifié demain, et certainement, dans moins de
dix ans, mon livre sera à refaire, car les faits et
les chiffres qu'il donne seront tout aussi suran-
nés alors que le sont en ce moment les faits et
les chiffres recueillis en 1 845 par M. de Ponthoz,
Il n'y a qu'une chose qui ne change pas au Brésil ,
c'est l'ardeur du gouvernement impérial à ôréer
ce qui manque et à améliorer ce qui est.
6 LE BRÉSIL.
Plus habitué à la forme résumée du journal
qu'aux développements du livre, j'ai élagué de
mon travail , autant que possible, les colonnes
de chiffres et les tableaux statistiques dont se
grossissent volontiers les ouvrages analogues ,
n'empruntant aux nombreux documents qui
sont sous ma main que le strict nécessaire. Tout
cet étalage scientifique, peu attrayant pour le
public, n'a de prix qu'aux yeux des hommes
qui ont fait des choses dont on parle une étude
spéciale, et ce groupe de savants ne s'est pas
constitué encore pour les choses du Brésil. Je ne
suis moi-même qu'un écolier en ces matières,
et c'està cet humble titre que je m'attache à pré-
senter, sous la forme la plus claire, les notions
élémentaires que j'ai laborieusement recueillies.
Mieux eût valu sans doute qu'un écrivain bré-
silien eût rempli ma tâche : j'en connais qui
s'en seraient merveilleusement acquittés, et je
regrette qu'ils ne m'aient pas devancé. Parler
d'un pays qu'on n'a pas visité, se transporter,
par un effort de l'esprit, dans un milieu qui
n'est pas le nôtre, discuter les choses quand on
n'a pas vu se mouvoir les hommes, c'est s'ex-
INTRODUCTION. 7
poser à bien des méprises, à bien des erreurs;
e est se condamner à rétrécir son cercle et à se
priver de l'élément qui agit le plus sur le pu-
blic, qui avive le plus les œuvres littéraires. Je
me suis résigné à ma situation sur ce dernier
point, et quant aux erreurs possibles, je m'en
suis garé de mon mieux en puisant mes rensei*
gnements aux sources les plus sûres, et en con-
sultant avec un soin minutieux soit les docu-
ments officiels, soit les hommes les plus
compétents. Grâce à ce contrôle attentif, j'ai
l'espoir que les lecteurs mêmes du Brésil trou-
veront dans mon livre des lacunes sans doute,
mais peu d'erreurs matérielles.
Le seul mérite de ce livre aux yeux de mes
lecteurs d'outre-mer, c'est sa parfaite impartia-
lité. Sur ce point, je tiens à leur suffrage, et je
me crois en droit d'y compter. Le Brésil a eu
ses luttes de l'Indépendance, ses agitations, ses
troubles, ses révoltes d'une régence de dix an-
nées; il a eu, il a encore ses partis, très-vio-
lents dans le passé, aujourd'hui très-calmes,
très-constitutionnels, mais non effacés, car sous
le régime parlementaire, où le pouvoir est le prix
8 LE BRÉSIL.
de la victoire, les partis se transforment mais
ne disparaissent pas. J'ai pris mon point de vue
entre ces partis, reconnaissant que leurs efforts
divers ou contraires avaient également concouru
à asseoir 1 sur d'inébranlables bases et à déve-
lopper les institutions monarchiques. Par un
sentiment de réserve que doit s'imposer celui
qui parle d'un pays qui n'est pas le sien, je me
suis abstenu d'apprécier, et j'ai à peine nommé
les hommes éminents qui ont figuré en première
ligne dans les conseils de l'Empereur et dans le
Parlement. Je n'ai jugé que les morts, pour les-
quels l'histoire a déjà commencé , sans donner
prise, par des éloges intempestifs, à aucune
controverse sur les vivants. Quant aux opinions
que j'ai émises sur les choses passées ou pré-
sentes de l'Empire, je ne me suis inspiré que de
mes propres sentiments , c'est-à-dire de mon
affection pour le Brésil, et du peu d'expérience
que m'a donnée une longue étude des choses
politiques de l'Europe.
Mais quelles que soient mes sympathies
pour les progrès merveilleux qui s'accomplis-
sent dans ce jeune Empire , et les précieuses ami-
INTRODUCTION. 9
tiés qui sont venues me trouver de si loin, ce
n'est pas pour le Brésil que j'ai écrit, c'est pour
la France. Si je n'étais profondément convaincu
que la France a beaucoup à gagner à mieux
connaître le Brésil ; que le connaissant mieux
elle suivra plus résolument encore la voie où
elle est entrée, et qu'elle aura sa part et sa
grande part dans les bénéfices que l'avenir pro-
met à l'Empire sud-américain, je n'aurais pas
eu la pensée de publier ce livre.
La France, jusqu'à ces dernières années,
avait semblé prendre à tâche d'annuler les avan-
tages maritimes et commerciaux qu'elle tient
de sa situation. A la suite des longues guerres
de la révolution, sa puissance coloniale était
fort déchue , et il dépendait d'elle de s'appro-
prier en grande partie le commerce d'échange
avec les États de l'Amérique du Sud qui s'é-
taient affranchis du joug de leurs métropoles.
Quand on a à offrir un marché de 30 à 36 mil-
lions de consommateurs centralisés, on est en
droit assurément d'obtenir des débouchés d'une
valeur équivalente à celle des objets qu'on con-
somme, car c'est un axiome incontestable que
40 LB BRÉSIL.
cette devise des économistes : * Les produits
s'échangent contre des produits. »
Cette politique naturelle de la France n'a été
suivie ni par le gouvernement de la Restaura-
tion ni par le gouvernement qui lui a succédé.
Ce n'est pas ici le lieu de dire les causes de
cette déviation, et quelle pression subissaient
les deux gouvernements. Mais que ce fût ou non
une nécessité de la situation, leur législation
douanière s'inquiéta de tout en France , sauf de
la seule chose qui aurait dû la préoccuper, à
savoir l'intérêt du consommateur, c'est-à-dire
des masses. Pour favoriser nos colonies, que la
liberté eût fait s'ingénier et vivre, et qui ont
misérablement végété, elle frappa de droits à peu
près prohibitifs toutes les denrées intertropicales
de provenance étrangère. Puis la betterave appa-
rut, et sans qu'on tint compte delà différence des
époques, cette trouvaille de l'Empire, excellent
corrélatif du blocus continental, fut élevée dans
la serre chaude de la protection à l'état d'in-
dustrie nationale menaçante pour nos colonies,
et frappant plus que jamais d'interdit les pro-
duits similaires du Brésil et de Cuba. La cul-
INTRODUCTION. If
ture delà betterave, comme devant fournir la
matière première à la fabrication du sucre , a eu
pour la France le triple résultat que voici : elle
nous a fait payer le sucre plus cher qu'en aucun
autre pays du monde ; elle a doublé et triplé le
prix des terres propres à cette culture ; elle a
contribué dans une certaine mesure au renché-
rissement des céréales par le changement des
cultures qui s'est opéré dans nos riches dépar-
tements du nord. Il n'y a pas à coup sûr un de
ces résultats qui ait profité à la généralité des
citoyens, et il est permis de regretter qu'on
n'ait pas eu en France le ferme bon sens des
Anglais, qui n'ont pas voulu quitter la proie
pour l'ombre et sacrifier les intérêts de leur ma-
rine, de leur commerce, de leur industrie, de
la masse de leurs consommateurs, à la fantaisie
de se donner les apparences d'une richesse ter-
ritoriale factice.
Peut-être l'industrie sucrière a-t-elle pris
aujourd'hui trop de racines en France pour
qu'il nous soit possible de revenir sur nos pas j
mais le sucre est le seul de nos produits tropi-
caux qui se soit artificiellement acclimaté parmi
4* LE BRÉSIL.
nous ; l'intérêt métropolitain n'était après tout
engagé que sur cette question, et le café, par
exemple, qu'on n'entendait pas apparemment
sacrifier au culte subalterne de la chicorée, eût
fourni encore un excellent objet d'échange pour
nos produits manufacturés et agricoles, si l'in-
térêt exceptionnel de nos colonies n'eût aussi
sur ce point dominé nos tarifs. Or nos colonies
produisent des cafés excellents, mais qui sont
loin de suffire à notre consommation intérieure.
Pour protéger ces cafés, que leur qualité supé-
rieure protégerait bien toute seule, on a frappé
de droits différentiels excessifs les cafés prove-
nant de l'étranger, qui n'arrivaient plus sur
notre marché que comme appoint. Il est résulté
de cet état de choses que la consommation n'a
pas pris les développements que devait lui don-
ner le goût naturel du peuple pour une boisson
salubre, agréable, fortifiante, et que l'usage de
cette boisson alimentaire n'a encore, en raison
de son prix, pénétré qu'incomplètement dans
les masses. Avec des droits minimes qui feraient
seulement la part du fisc et supprimeraient la
part de la protection, il y aurait à la fois
INTRODUCTION. 43
profit pour le trésor, profit pour le consomma-
teur et profit pour notre industrie , notre agri-
culture et notre marine, qui fourniraient et
transporteraient les produits nationaux à échan-
ger contre les cafés du Brésil, accaparés en ce
moment par les États-Unis, qui les admettent
en franchise de droits.
Il est reconnu par tout le monde que les ten-
dances du gouvernement actuel s'attachent à
rectifier ce qu'il y avait d'étroit et d'illibéral en
matière de douanes dans les allures des gou-
vernements qui l'ont précédé. Depuis 1851, on
n'a touché aux tarifs que pour les dégrever, et
on y a touché souvent. Les économistes ardents
trouvent que la besogne est menée trop discrè-
tement, les partisans de la protection trouvent
qu'on frappe trop fort ; mais de ces griefs con-
tradictoires il résulte que le gouvernement a
clairement marqué son but, et qu'il est résolu,
tout en ménageant soigneusement la transition
pour les intérêts engagés, et tout en sauvegar-
dant les droits du fisc, à faire entrer peu à peu
la France dans la voie de la liberté des échan-
ges. Personne ne doute, pas même les intéres-»
Il LB BlttSIL.
ses, que ta pas qu'il fait chaque jour dans cette
voie ne soient définitifs, et que les lacunes qui
le séparent de son but ne soient, en temps et lieu,
comblées.
L'heure est donc bonne pour mieux faire
connaître à la France ce grand Empire du Bré-
sil, qui produit en abondance tous les objets
de consommation qu'elle demande aux chaudes
latitudes, et qui seul, entre toutes les contrées
de la même zone, lui offre en échange un mar-
ché de huit millions de consommateurs. Déjà
même, sous une législation encore restrictive,
nos relations avec le Brésil, bien qu'elles aient
ressenti le contre-coup de la guerre d'Orient,
prennent chaque jour plus d'extension et d'ac-
tivité. Le tableau général de nos. exportations
et importations place le Brésil au neuvième rang
parmi les États qui consomment les produits
français, et le chiffre des objets que nous lui
fournissons s'élève à soixante-quinze millions
et demi par an. Il est vrai que le Brésil nous
prend beaucoup plus que nous ne lui prenons
par le fait de nos tarife et au grand détriment
du consommateur français. L'Empire sud-amé-
INTRODUCTION. 41
ricaia n'est que le quatorzième (commerce gé-
néral) et le dix-septième (commerce spécial)
des pays importateurs en France, et le chiffre
des denrées qu'il nous fournit ne dépasse guère
quarante-cinq millions. Cette inégalité dans les
échanges prouve l'irrésistible puissance d'at-
traction qu'exercent surtout les oeuvres de l'in-
dustrie parisienne sur un pays pourvu de grands
centres de population , comme Rio-Janeiro ,
Bahia, Pernambuco, où les merveilles de l'art
et du goût français trouvent des appréciateurs
intelligents et des consommateurs quand même.
L'accroissement de nos rapports avec l'Em-
pire sud-américain profite singulièrement à no-
tre navigation marchande, qui a le monopole à
peu près exclusif des transports entre les deux
pays^ comme le prouve le Tableau général du
commerce en 1854. Sur 121 navires entrés dans
les ports de France venant du Brésil , 95 appar-
tenaient à la marine française; sur 103 navires
sortis de nos ports en destination pour le Bré-
sil , 87 portaient également le pavillon français.
Le Havre, ce port de mer de Paris, a établi
avec la capitale du Brésil un service comme*-
46 LE BRÉSIL.
cial régulier qui expédie tous les vingt jours un
navire d'un fort tonnage, en attendant Vheure où,
les nécessités delà guerre prenant fin, il sera per-
mis à nos armateurs d'organiser, avec l'aide du
gouvernement, un service postal de paquebots à
vapeur entre les deux pays. Nos autres ports de
mer rivalisent avec le Havre : Bordeaux, Nan-
tes , Marseille multiplient leurs rapports et leurs
échanges avec le Brésil, et cette dernière et
puissante cité aurait déjà, depuis plusieurs an-
nées, une ligne de bateaux à vapeur sur le
Brésil, si la guerre, en mettant la main sur le
grand matériel naval de notre commerce, n'a-
vait interrompu une entreprise qui s'était orga-
nisée par le seul effort d'une maison intelligente
et hardie, et sans aucune subvention du trésor.
Pour le Brésil aussi l'heure est bonne, car il
est en voie de reviser et d'abaisser ses tarifs, que
des exigences fiscales, en quelques points mal
entendues, ont tenus jusqu'ici assez élevés. Cette
réforme, qui ne saurait tarder à s'accomplir,
portera ses fruits naturels en accroissant nota-
blement la consommation, et nos débouchés
devront s'en agrandir.
^
INTRODUCTION. 17
Les rapports entre les deux gouvernements
sont excellents, et c'est là un fait considérable
à noter, car, en raison de ces bonnes et ami-
cales relations, le sentiment national, tout aussi
puissant au Brésil que l'esprit mercantile, ap-
pelle sur le commerce français une préférence
marquée. On aime la France à Rio -Janeiro
comme dans le reste de l'Empire, non-seule-
ment parce que la nature du Français s'assimile
mieux à la nature du Brésilien , et que ses
mœurs, son origine, sa croyance vont parfai-
tement à des populations catholiques etde source
latine ; mais on l'aime aussi parce qu'aucun
choc, aucune offense, aucun dissentiment no-
table n'ont séparé les deux pays, et parce qu'on
sait que la France, dans sa politique honnête et
loyale, n'a aucune pensée, aucun dessein de
porter atteinte à la dignité de l'Empire sud-amé-
ricain et aux développements de sa prospérité.
Cette sympathie est d'autant plus vive et mieux
assise, qu'il s'en faut de beaucoup qu'elle s'é-
tende aux deux autres grandes nations mariti-
mes. Le Brésil n'a pas oublié et n'oubliera pas
de longtemps les procédés brutaux de l'Angle-
18 LE BRÉSIL.
terre dans la question de la traite, et quant
aux États-Unis, leurs récentes tentatives au su-
jet de l'Amazone et les vues d'usurpation future
qu'elles décèlent ont singulièrement accru les
défiances et les antipathies qu'inspirent à tous
les Américains du Sud les Anglo-Saxons du
Nord.
L'heure est donc bonne, je le répète, pour
les deux pays, et j'aurai rempli mon but si, en
exposant succinctement l'état du Brésil et se&
ressources présentes et futures, j'appelle, sur
les avantages réciproques de liens plus multi-
pliés et plus intimes, l'attention des deux gou-
vernements et des deux peuples.
LE BRESIL.
CHAPITRE PREMIER.
NOTIONS HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES.
Le Brésil seule monarchie au milieu des républiques m'spano- américaines.
— Expérience des deux formes. — Où est le progrès , où. est U décadence?
— Débats difficiles du nouvel Empire. — Départ du roi Jean VI pour le
Portugal. — ■ Insurrection générale. — Proclamation de l'Indépendance, — »
Don Pedro 1 er empereur. — Les frères Andrada. — Leur rupture avec
l'Empereur. — Leur opposition dans l'Assemblée. — L'Assemblée est dis*
soute. — Don Pedro fait lui-même la Constitution , agréée par le peuple
et jurée le 25 mars 1824. — Paix avec le Portugal par l'intermédiaire de
l'Angleterre. — Reconnaissance du Brésil comme empire indépendant. —
Comment l'Angleterre se fait payer ses bons offices. — Guerre avec
Bueuos-Ayres et Montevideo. — Convention préliminaire de paix du
27 août 1828. — Les Brésiliens abandonnent Montevideo. — Fâcheux
effet de cette guerre. — Désordre dans les finances. — Désordre dans
les idées. — Contre-révolution et anarchie. — Agitation parlementaire. —
Majorité hostile à l'Empereur. — Événement du 7 avril 1831. — Abdica-
tion de don Pedro 1 er en faveur de son fils. — Omnipotence du Parlement.
— Ses tendances ultra-libérales. — • Ses goûts d'économie. — Suppression
de la régence à trois, du Conseil d'État. — Émancipation des provinces.
— Le prêtre Feïjo régent unique. — Son caractère. — Son administra-
tion. — Sa lutte parlementaire. — Sa démission. — Régence provisoire ,
puis définitive de Pedro d'Araujo-Lima. — Gouvernement régulier. — Dé-
claration de majorité de l'Empereur. — Troubles et rébellions pendant les
régences. — Provinces de Para , des Amgoaa, de Rio Grande do Sol. —
Troubles après les régences. — Sâo-Paulo. — Minas Geraës. — Les
Sonia Luths et les Saquaremoi. — Derniers désordres à Pernambuco. —
Paix générale intérieure. — Calme des partis.
Les provinces de l'Empire. — Maritimes. — Centrales. — Leurs climats.
— Leurs produits. — Diamants. — Mines d'or, de fer, de charbon. —
Café, sucre, coton, cacao, caoutchouc, bois de teinture et d'ébénisterte,
— Population. — Situation admirable de l'Empire sur toutes les routes
maritimes du commerce européen.
De tous les États indépendants qui couvrent le
vaste continent de l'Amérique centrale et méridio-
2.
M LE BRÉSIL.
nale , un seul, le Brésil, est régi par la forme mo-
narchique. Pour l'Europe, où les révolutions ont
soulevé tant d'idées pleines de périls, l'expérience
qui se fait de l'autre côté de l'Atlantique est donc
féconde en enseignements. Dans des conditions à
peu près pareilles , sur le même théâtre , et presque
à la même date, deux populations qui s'aiment
d'autant moins qu'elles ont plus d'affinités de
mœurs et de race , ont essayé deux formes de gou-
vernement contraires. Le Pérou, le Chili, la Bolivie,
le Paraguay, les Provinces Argentines, l'Uruguay,
l'Equateur, Venezuela, Guatemala, la Nouvelle-
Grenade , ont adopté le régime républicain en se
séparant de la métropole. Le Brésil , tout en rom-
pant avec le Portugal, sa mère patrie, a cru plus
sage de garder la monarchie , et un rameau de la
maison de Bragance a été retenu et greffé sur le sol
américain.
Aujourd'hui, après plus d'un tiers de siècle d'ex-
périence, qu est-il arrivé de cette double épreuve?
Où est le progrès, où est la décadence? où est l'or-
dre, où est l'anarchie? où est la sécurité, où est
l'inquiétude incessante de l'avenir?
Si peu renseignée qu'elle soit des choses de l'au-
tre hémisphère, l'Europe sait à quoi s'en tenir sur
les résultats atteints, et ce n'est ni mon désir ni mon
but de rechercher pourquoi et comment la républi-
que a si malréussi jusqu'à ce jour parmi les anciennes
CHAPITRE PREMIER. 2»
colonies espagnoles. Je puis- affirmer cependant,
et nul ne me contredira , qu'à l'exception peut-être
d'un seul État \ mieux prédisposé apparemment aux
pratiques anglo-saxonnes , et où les bouleversements
ont été rares, partout 1 épreuve de ces trente dernières
années semble démontrer combien la règle républi-
caine se faisait difficilement agréer par les popula-
tions de race latine , que le catholicisme a façon-
nées au principe d'autorité. Je pourrais aller plus
loin et affirmer qu'avec de tels éléments la républi-
que est impossible, et le passé me donnerait raison.
Mais la Providence a ses desseins secrets sur les
peuples, et si elle permet qu'ils se fourvoient, ce
n'est pas pour les faire éternellement s'agiter dans
une voie sans issue. Par des moyens qui échappent
aux calculs de l'homme et que Dieu seul connaît ,
l'Amérique espagnole arrivera, c'est ma ferme espé*
rance, à accomplir sa destinée et à développer sa ri-
chesse dans le travail et dans la paix. Si pénible qu'ait
été et que soit encore le sillon , il donnera un jour sa
moisson , d'autant plus riche et mieux venue qu'elle
aura été plus longtemps et plus ardemment désirée.
Mais le Brésil n'a pas eu à chercher sa voie, et
depuis la proclamation de son indépendance, il a
1 Le Chili, qui n'a que passagèrement souffert de ces
luttes de personnes si fatales aux républiques hispano-amé-
ricaines', et qui, aujourd'hui surtout , sous l'impulsion d'un
président patriote et éclairé j est en pleine voie de progrès.
291 . LE BRÉSIL.
marché d'un pas ferme vers un avenir de jour en
jour mieux dessiné de prospérité et de grandeur.
Et cependant que d'obstacles et de périlleux défilés à
traversa 1 ! Tout d'abord, c'était la guerre avec l'an-
cienne métropole , la guerre forcée; car le Portugal
ne pouvait renoncer volontairement à un joyau
pareil, et les profits qu'il retirait de sa puissante
colonie valaient bien l'effort d'une lutte désespérée.
Puis vint la guerre étrangère, la guerre avec la Con-
fédération Argentine pour la possession de Monte-
video. Puis, enfin, l'agitation intérieure, la guerre
des partis, l'abdication du prince énergique qui
avait prodamé l'Indépendance et doté le Brésil
d'une Constitution admirable , l'abdication de don
Pedro I er , qui, sûr de l'avenir pour son jeune fils,
tant il comptait, malgré des orages passagers, sur
le bon sens et la loyauté de ses fidèles Brésiliens ,
méditait, dans ses rêves chevaleresques, d'aller rendre
un trône à sa fille bien-aimée, Dona Maria da Gloria !
C'était pourtant chose grave que de laisser un
enfant de cinq ans sur un trône fondé depuis neuf
années, dans un empire encore tout frémissant de l'ef-
fort violent par lequel il avait conquis son indépen-
dance, qui venait de mal conduire et de mal finir
une guerre avec ses voisins, et qui, en .ce moment
même , était livré tout entier aux luttes acharnées
des partis. Que de rivalités , que d'ambitions con-
traires devaient éclater autour de ce pouvoir dont
CHAPITRE PREMIER. M
l'exercice devait appartenir aux plus entreprenants et
aux plus habiles! La Constitution avait réglé le mode
de régence, attribuée à trois personnages élus par
l'Assemblée générale; mais on avait toute raison de
craindre que trois régents exerçant collectivement
l'autorité impériale ne parvinssent pas à s'entendre
et n'enlevassent au pouvoir suprême toute sa force
et son prestige.
Ce n est pas tout : le Brésil est un empire im-
mense, qui se compose de vingt provinces l , très-
inégalement peuplées, mais dont quelques-unes
surpassent en étendue territoriale plusieurs de nos
grandes monarchies d'Europe. Cet empire est baigné
par l'océan Atlantique sur un développement d'en*
viron onze cents lieues de côtes, et sur quelques
points il pénètre dans les terres jusqu'à cinq cents
lieues de profondeur. Ses provinces ont des pro-
duits et des besoins divers, par conséquent des
intérêts peu homogènes : la population même est un
mélange, à doses diverses, des races blanche, noire
et rouge. Toutes ces causes, sommairement indi-
1 A l'époque de l'Indépendance, le Brésil comptait seule-
ment dix-huit provinces. Dans ces dernières années , deux
nouvelles provinces ont été créées ; celle des Amazone*, dé-
membrée de la province du Para , et celle du Parana, dont
le territoire a été formé de districts détachés des provinces
de Sao-Paulo, de Sain te- Catherine et de Rio Grande do Sul.
Voir à la fin du chapitre la nomenclature des provinces.
H LE BRÉSIL,
quées, politiques, géographiques ou sociales, ren-
daient donc, même en temps ordinaire et aux
mains vigoureuses d'un homme fait , extrêmement
difficile l'exercice du pouvoir impérial. A combien
plus forte raison le trône d'un enfant devait-il être
exposé aux plus dangereuses secousses !
En effet , les dix années de régence qtre le Brésil
a traversées ont été laborieuses et pleines d'orages.
Les partis politiques se sont disputé le pouvoir avec
acharnement; des rébellions locales ont éclaté; il
y a eu des luttes ardentes , des menaces de sépara-
tion ; mais, en définitive, non-seulement le principe
monarchique a prévalu (il n'avait jamais été sérieu-
sement attaqué), mais, à travers ces difficultés
inouïes, qu'aucun autre État peut-être n'aurait
aussi victorieusement surmontées \ I e Brésil a mar-
ché constamment dans la voie du progrès, et il s'est
1 Le rapprochement n'est pas de moi, il a été fait par un
personnage qui connaissait merveilleusement bien l'Europe,
l'esprit le plus calme et le plus réfléchi qui ait existé, et dont
le nom est une autorité en fait de bon sens ; je veux parler
du duc de Wellington. Lie ministre du Brésil à Londres par-
lait devant le vieux duc de la situation de l'Empire et de la
vitalité de ses institutions qui lui avait permis de traverser
sans bouleversement la période si orageuse d'une, régence de
dix années. Le duc médita quelques instants, puis, d'une
voix lente et grave et comme pesant ses paroles, il répondit :
« Oui , vous avez raison , vous pouvez être fier de votre Con-
a stitution et de votre pays : je ne connaîs pas en Europe un
« État qui aurait résisté à une pareille épreuve. »
CHAPITRE PREMIER. K
trouvé prêt à suivre résolument son jeune Empe-
reur , quand une déclaration heureusement précoce
de majorité a mis, en 1840, les rênes du gouver-
nement en ses mains.
Le but de ce livre est de constater 1 état présent
du Brésil, de faire entrevoir l'avenir qui lui est ré-
servé, et non de raconter son passé. Il importe cepen-
dant, pour l'intelligence des faits actuels, de pré-
senter au lecteur une esquisse rapide des circonstances
qui ont accompagné et suivi la proclamation de
l'Indépendance, et des événements qui ont signalé
les débuts de l'Empire.
A l'époque où toutes les colonies espagnoles de
l'Amérique centrale et méridionale venaient de briser
les liens qui les unissaient à la métropole , le Brésil
ne pouvait rester soumis au joug colonial. La pré-
sence à Rio Janeiro du roi Jean VI et de sa famille ,
que l'invasion du Portugal par les Français avait
forcés, en 1807, de quitter Lisbonne, comprima
pendant plusieurs années le mouvement; mais, en
1821, l'heure vint où le vieux roi eut en quelque
sorte à choisir entre ses deux couronnes. Lisbonne,
O porto, les principales villes du Portugal étaient en
insurrection. Pour faire tête à une révolution im-
minente et pour sauvegarder les droits héréditaires
de la maison de Bragance , il fallait absolument que
le chef de la dynastie revînt à Lisbonne. Il y avait,
il est vrai, péril imminent à quitter le Brésil, où
26 LB BRÉSIL.
grondait la menace de l'Indépendance; mais le roi
Jean comprit qu'il ne fallait pas risquer de tout per-
dre à la fois , et il partit pour l'Europe, en laissant
à son fils, don Pedro, le gouvernement du Brésil
avec le titre de régent
Mais le Brésil ne voulut pas s'exposer à retomber
de nouveau sous le régime abhorré de la supré-
matie métropolitaine , et il se leva comme un seul
homme pour conquérir son indépendance et se se*
parer à tout jamais de la mère patrie. Dans ces cir-
constances décisives, don Pedro prit résolument son
parti. Le 7 septembre 1821, il acclama solennel*
lement l'Indépendance du Brésil , et le Brésil l'ac-
clama à son tour pour son empereur. Une Assemblée
constituante fut immédiatement convoquée pour
donner une Constitution au nouvel Empire.
Parmi les hommes qui prirent la plus grande
part à ce mouvement, il faut placer en première
ligne les trois frères Andrada, José Bonifacio, Mar-
tini et Antonio Carlos. Tous les trois avaient siégé,
comme représentants du Brésil, au sein de l'Assem-
blée constituante réunie à Lisbonne, à la suite des
événements de 1820. L'énergie avec laquelle ils
avaient défendu les droits de leur patrie dans cette
assemblée où l'intérêt métropolitain était tout-puis-
sant, leur avait conquis au Brésil une immense
popularité.
De retour sur la terre natale , et certains désor-
CHAPITRE PREMIER. *7
mais qu'une séparation violente pouvait sevle as-
surer l'avenir du Brésil , ils se firent les apôtres de
l'Indépendance, et entamèrent contre le parti por-
tugais une guerre acharnée. La prompte adhésion
du régent don Pedro donna au mouvement provo-
qué par les Andrada un chef et les plus sûres ga-
ranties de succès. Proclamé empereur, don Pe-
dro I er prit pour ses ministres deux des frères,
José Bonifacio et Martim. Toute l'action politique
fut concentrée dans leurs mains et dans celles du
troisième frère, Antonio Carlos, associé à leur in-
fluence.
Les Andrada, dont le nom demeure invariable-
ment attaché au fait glorieux de l'émancipation bré-
silienne, sont aujourd'hui dans la tombe, et on
peut parler de ces personnages sans craindre de se
laisser prendre aux passions ardentes qu'ils avaient
soulevées autour d'eux.
Tous les trois étaient des esprits élevés, dominés
par le plus vif sentiment patriotique , suffisamment
pourvus d'instruction, nourris surtout de ces hasar-
deuses théories de gouvernement que la Révolution
française avait mises en vogue, et qui ont fait tant
de victimes parmi les peuples dénués de sens pra-
tique. Comme tous ceux que la faveur populaire a
«livrés, ils étaient entiers, absolus, et leur excessive
vanité ne souffrait pas la contradiction, de quelque
part qu elle vînt
2* LE BRÉSIL.
Aveg de telles dispositions , les Aodnada ne pou-
vaient longtemps faire boa ménage avec l'empereur
don Pedro I er ; insouciant des détails, qu'il aban-
donnait volontiers à ses ministres , ce prince avait
de l'initiative et l'instinct des grandes choses : il ne
voulait pas être annulé. Aussi la bonne intelligence
fut bientôt rompue, et l'Empereur prouva à ses mi-
nistres, en les renvoyant, qu'il pouvait se passer d'eux.
Mais les trois frères siégeaient au sein de l'Assem-
blée que don Pedro avait réunie pour donner une
Constitution à l'Empire. Leurs talents et leur popu-
larité assuraient leur prépondérance dans cette as-
semblée,, et leur ambition désappointée faisait d'eux
les chefs naturels d'une redoutable opposition. Tel
fut en effet le rôle qu'ils. prirent en abandonnant le
pouvoir. Dès lors l'Empereur et la Constituante ne
s'eptendirent plus, et tout l'effort des Andrada s'at-
tacha à entretenir l'agitation dans le pays et dans
la Chambre, soit en surexcitant les haines nationales
contre les Portugais, soit en faisant sanctionner par
l'Assemblée tout ce que l'arsenal des Constitutions
passées leur fournissait de plus exorbitant et de
plus impraticable en fait de théories ultra-démo-
cratiques.
Dans ces circonstances, qui allaient à son carac-
tère résolu, don Pedro I er prit sur-le-champ son
parti. Un beau jour il fit entourer.de troupes le
siège de l'Assemblée constituante, il en fit sceller les
CHAPITRE PREMIER. 29
portes, et en même temps un décret impérial an-
nonça au peuple brésilien que cette assemblée était
dissoute, et qu une autre assemblée allait être con-
voquée, laquelle aurait à délibérer sur un projet
que présenterait l'Empereur, et qui donnerait aux
libertés de la nation de plus sûres et meilleures
garanties.
L'Empereur se garda bien de réaKser sa promesse
en ce qui concernait la réunion d'une autre assem-
blée: C'eût été renouveler l'agitation parlementaire,
avec la certitude de ne rien finir. Mais, assisté dans
son œuvre par des ministres intelligents et honnêtes,
il donna au Brésil ce qu'il appelait de tous ses vœux,
une sage et très-libérale Constitution, dont je parle-
rai amplement tout à l'heure, Constitution qui ré-
git encore le Brésil. Soumise à la sanction nationale,
et unanimement agréée par les municipalités , qui
demandèrent instamment à l'Empereur de la mettre
sur-le-champ à exécution, cette Constitution fut
promulguée comme la loi suprême du Brésil. Dans
la journée du 25 mars 1824, l'Empereur jura so-
lennellement de l'observer, et le même serment fut
prêté par tous les fonctionnaires de l'Empire.
Pendant que ces événements s'accomplissaient à
l'intérieur ^ les hostilités continuaient toujours avec
le Portugal ; et bien que la cour de Lisbonne n'eût
désormais aucune chance de ressaisir sa domination
sur son ancienne colonie, la guerre avait le grave
30 LS BRÉSIL,
inconvénient d'entretenir en état de trouble cer-
taines provinces où le parti de la métropole comp-
tait ses plus nombreux adhérents. Il fallait en finir
cependant : les Portugais avaient été battus dans la
province de Bahia et chassés de l'Empire ; d'un autre
côté, une frégate brésilienne interceptait l'embou-
chure du Tage, et à la nouvelle de quelques prises
qu'elle avait faites, le commerce de Lisbonne avait
jeté les hauts cris, demandant instamment qu'on
acceptât les faits accomplis , et qu'à défaut d'une
domination à jamais perdue, on rendit au moins au
Portugal ses fructueuses relations avec le Brésil.
Toujours prête à s'employer dans les affaires où
ses intérêts commerciaux et son influence ont quel-
que chose à gagner, l'Angleterre intervint pour ré-
concilier les deux parties. Tout-puissant en Portu-
gal, le cabinet de Londres décida aisément le roi
Jean VI à entrer en négociation avec le nouvel Em-
pire, et, pour mieux marquer son ascendant dans
cette affaire, il fit nommer comme plénipotentiaire
delà cour de Lisbonne un diplomate anglais, sir
Charles Stuart , chargé de débattre et d'arrêter les
bases d'un traité de paix. Par ce traité, conclu le
29 août 1825, sous la médiation de l'Angleterre, le
Portugal reconnut l'Indépendance du Brésil. Mais
avec un négociateur anglais cette reconnaissance ne
devait pas être gratuitement obtenue, et, par un
article séparé où s'est empreinte la griffe du lion, le
CHAPITRE PREMIER. 34
Brésil dut s'obliger à payer au Portugal la somme
d'un million sterling pour le remboursement d'un
emprunt que le gouvernement de Lisbonne avak
conclu à Londres en 1823.
Une déclaration de reconnaissance qui donnait
au fait la sanction du droit et qui garantissait l'ave-
nir du nouvel Empire, en lui attribuant, même aux
yeux des pubiicistes les plus pointilleux , le plein
exercice de sa souveraineté, une telle déclaration ne
pouvait être payée trop cher, et en somme le traité
de 1825 était un événement heureux. Mais l'empe-
reur dori Pedro 1 er aimait les aventures, et au lieu
de s'occuper à compléter la pacification du pays, où
germaient encore beaucoup de semences d'agitation
et de discorde, il eut la fantaisie de se jeter dans une
guerre étrangère.
Le roi Jean YI , arguant d'un droit assez équi-
voque, qu'il aurait tenu du chef de sa femme, fille
du roi Charles IV d'Espagne, avait tenté une pre-
m mière fois, en 1812 , de prendre possession de Mon-
tevideo; ses troupes avaient envahi la bande orien-
tale, mais l'Angleterre intervint, et à la suite d'un
armistice illimité conclu sous les auspices de lord
Strangford, la division portugaise repassa la fron-
tière.
En 1816, les Anglais étaient sans doute occupés
ailleurs, et la tentative fut renouvelée avec plus de
succès; Montevideo tomba aux mains du roi Jean,
3* LE BRÉSIL,
et la domination portugaise, fut établie sur l'État
oriental tout entier. Cette occupation reçut même
une apparente consécration légale, car, le 19 juillet
1821 , le Cabildo de Montevideo ', décréta l'incor-
poration de la province au Portugal , sous le nom
de province Cis-Platine. Quand le Brésil se fut dé-
claré indépendant, le territoire oriental resta partie
intégrante du nouvel Empire.
Mais peu à peu s'était réveillée, à Montevideo, la
vieille antipathie qui, sur tous les points du monde,
a toujours divisé les Espagnols et les Portugais. Des
protestations secrètes furent répandues contre le vote
arraché, en 1821, au Cabildo de Montevideo par la
pression de l'autorité portugaise. Le gouvernement
de Buenos- Ayres, comme centre de l'ancienne vice-
royauté espagnole, prit fait et cause pour Monte-
video, et démanda au Brésil par des notes mena-
çantes la restitution de la bande orientale, comme
faisant partie intégrante des républiques de la Plata.
Le cabinet de Rio repoussa cette prétention. Mais
bientôt une poignée d'émigrés orientaux (ils étaient
trente-trois) débarqua dans la province, appelant
leurs concitoyens à l'insurrection. Les troupes bré-
siliennes, affaiblies par la désertion de presque tous
1 Le Cabildo était une sorte de chambre municipale dont
l'autorité ne s'exerçait que sur la ville. Aussi l'acte dont on
parle ici fut-il attaqué dans la suite comme n'émanant pas
des représentants de la nation.
CHAPITRE PREMIER. 33
les Cis-Platins, durent abandonner la campagne
aux insurgés, et se retirèrent dans les places fortes
de Montevideo et de la Colonia. Un gouvernement
provisoire fut installé, qui proclama immédiatement
l'indépendance de la bande orientale.
Ces événements se passaient en 1825, au moment
même où l'empereur don Pedro P r concluait la paix
avec le Portugal. Il n'est pas toujours très-facile de
juger impartialement les faits politiques à distance, et
on court le risque de se dégager trop des passions du
moment, avec lesquelles les gouvernements doivent
toujours plus ou moins compter. Il semble cependant
qu'après l'explosion de ces sentiments de nationalité
qui venaient d'éclater dans la bande orientale avec
une force si irrésistible, c'était le cas pour le Brésil
d'accepter les faits accomplis, et de faire vis-à-vis de
cette province si impatiente du lien qui la rattachait
à l'Empire précisément ce que le Portugal venait
de faire vis-à-vis du Brésil même. Tel ne fut pas
malheureusement l'avis de l'empereur don Pedro P r ;
il se rôidit contre les obstacles qu'il rencontrait, il
prit à partie les provinces unies de la Plata , comme
ayant fomenté l'insurrection, et il embarqua le pays
dans une de ces guerres où les nationalités sont en
jeu et dont l'issue est toujours mauvaise. Cette guerre
dura deux ans, avec des chances diverses, et elle se
termina enfin par une convention préliminaire de
paix, conclue le 27 août 1828, sous la médiation de
3
34 LE BRÉSIL.
l'Angleterre, et qui reconnaissait l'indépendance de
l'État oriental.
La guerre de Montevideo fut 1 épisode fâcheux
du règne de don Pedro I e *. Elle altéra gravement sa
popularité, car, en fait de guerres, les peuples par-
donnent tout sauf l'insuccès; elle greva ses finances
d'une dette énorme, enfin (et ce fut peut-être son
plus grand tort) elle détourna le prince de l'œuvre
de pacification des esprits, œuvre si nécessaire après
l'effort d'une séparation violente qui laissait sub-
sister au fond des cœurs tant de germes de jalousie,
de défiance et de haine.
Proclamer l'Indépendance du Brésil et la faire
accepter par la métropole, ce n'était là en effet que
le commencement et la partie la plus facile de la
tâche imposée à don Pedro. Doter le pays d'une
bonne Constitution, c'était assurément beaucoup ,
surtout pour l'avenir, mais ce n'était pas tout. Il
fallait encore, pour que l'Indépendance produisit les
fruits magnifiques qu'on en espérait, pour que la
Constitution fonctionnât utilement, s'appliquer à
manier avec habileté les choses et les hommes; il
fallait fortifier la Constitution par un ensemble de
lois qui fissent passer aisément dans la pratique l'es-
prit libéral et conservateur qui respire dans oette
œuvre; il fallait surtout s'inquiéter des hommes,
dans un État nouveau qui ouvrait à l'ambition des
uns les plus vastes horizons et qui suscitait chez les au*
CHAPITRE PREMIER. 35
très le regret sans fin des situations perdues, qui touche
de bien près à la pensée d'une revanche à prendre.
Ce mandat que lui imposaient les circonstances,
don Pedro l'a-t-il complètement rempli? Je crois que
non. Ce prince aux instincts généreux, merveilleu-
sement doué pour les choses grandes et hardies,
n'avait pas, ce me semble, cette raison calme et
froide qui calcule les détails, qui compte avec les
obstacles, et qui par la sagesse et la mesure de ses
actes, arrive à la longue à réfréner les passions mau-
vaises et à ouvrir un lit régulier aux passions légi-
times.
Les révolutions les plus nationales , les plus né*
cessaires , les plus fécondes pour l'avenir , font tou-
jours payer cher leur venue. Si le progrès est la loi
de l'homme, nul progrès considérable ne saurait
s'accomplir sans perturbation et sans déchirements,
comme pour témoigner de l'infirmité humaine. En
rompant ses tiens avec la métropole, que trois siècles
de servage colonial avaient rivés , le Brésil ne pou-
vait échapper à la règle commune, et un esprit plus
attentif et moins impétueux que celui de don Pedro I er
n'eût pas préservé les débuts de l'Empire de toute
faute et de tout mécompte. Il y avait un trouble
immense non-seulement dans les situations person-
nelles, mais dans les âmes, et la menace venait moins
peut-être des intérêts surexcités que des idées. Qu'on
se reporte en effet à cette époque de 1820 à 1825,
3.
i
36 LE BRÉSIL.
où tout le midi de l'Europe, l'Espagne, le Portu-
gal, l'Italie, bâtissaient, à l'aide de théories, des
Constitutions en l'air qui devaient vivre ce que vivent
les édifices sans base, et qui furent renversées, pres-
que sans coup férir, par la raison humaine repré-
sentée, prohpudor! par les baïonnettes de la Sainte-
Alliance. Depuis la Révolution française , qui avait
vulgarisé ces théories et fourni le fonds commun des
idées sur lequel brodaient toutes les Cortès et Con-
stituantes du monde, l'éducation politique n'avait
pas fait un pas , et le sublime de l'art était de sacri-
fier la société à l'individu, sans profit, hélas! même
pour l'individu, car la royauté découronnée et con-
spuée était impuissante à donner à la nation l'ordre
et la sécurité sans lesquels ni l'Etat ni les particuliers
ne prospèrent.
C'est le lait de ces théories qu'avaient sucé , à
l'école des Cortès d'Espagne et de Portugal , les plus
notables entre les Brésiliens , ceux qui étaient natu-
rellement appelés à prendre une part influente au
gouvernement de leur pays. D'un autre côté, le
Portugal avait légué à sa colonie émancipée toute
une caste de fonctionnaires, entre autres tout un
personnel de magistrats , qui , soit pai 4 leurs talents,
soit par la notoriété que donne la longue possession
des emplois publics, devaient, plus que d'autres,
attirer l'attention du peuple^ sous un régime où l'élec-
tion populaire avait la plus large place. Ceux-là , do-
CHAPITRE PREMIER. 37
minés par leurs habitudes , étaient généralement mal
disposés à l'égard des nouveautés qui prenaient pied
au Brésil, et il leur coûtait beaucoup de renoncer à
un état de choses dont ils avaient la pratique con-
sommée.
De là, pour le nouvel empire, deux menaces et
deux périls , la contre-révolution et l'anarchie.
Don Pedro I er avait très-habilement manœuvré
entre les deux écueils, quand, par un coup de tête
hardi , il avait donné lui-même une Constitution au
Brésil. Mais cette Constitution , très-libérale et très-
démocratique , comme on le verra tout à l'heure,
exigeait la réunion annuelle d'une assemblée géné-
rale formée de deux chambres. L'Empereur, qui sen-
tait instinctivement qu'il allait se créer des difficultés
insurmontables, recula tant qu'il put cette convoca-
tion ; mais un moment arriva où tout ajournement
devint impossible, et dans l'année 1827, la première
Assemblée législative du Brésil fut solennellement
réunie.
Dès lors commença une lutte qui ne devait finir
qu'avec le règne de don Pedro. Tous les éléments
discordants qui agitaient l'Empire avaient leur re-
présentation dans l'Assemblée, et les influences contre
lesquelles le prince avait si vigoureusement lutté
pendant la durée de la Constituante n'étaient ni
moins prépondérantes ni moins hostiles. Avec sa na-
ture bouillante et hasardeuse, l'Empereur n'était pas
*S LE BRÉSIL,
homme à reculer , et malheureusement les conseil-
lers dont il s'était alors entouré, aussi mal façonné»
que lui aux exigences parlementaires, n avaient ni
l'habileté ni l'autorité nécessaires pour atténuer les
difficultés et pour modérer, par des transactions
faites à propos, l'ardeur du combat L'assistance
malencontreuse du parti portugais, qui se disait pro-
tégé par le prince , parce que le prince protégeait
Tordre public incessamment troublé à l'occasion des
Portugais, vint mettre le comble à l'impopularité de
don Pedro I", qui prit noblement un grand parti,
lie 7 avril 1831 , il abdiqua en faveur de son fils
mineur, et s'embarqua pour l'Europe, où son hé-
roïsme chevaleresque allait reconquérir un trône
pour sa fille dona Maria da Gloria.
En abdiquant , il désigna pour tuteur à son fils
don Pedro II, son ancien ministre du temps de
l'Indépendance, devenu son plus redoutable adver-
saire dans le Parlement , José Bonifacio d'Andrada.
Le parti libéral triomphait, mais, quoique dans
ses rangs figurassent un certain nombre de préten-
dus républicains , nulle tentative ne fut faite pour
changer la forme monarchique du gouvernement.
Le jeune Empereur fut solennellement acclamé,
la nomination du tuteur du prince fut ratifiée. L'as-
semblée générale désigna, conformément à la Con-
stitution , une régence de trois membres.
Tous les actes législatifs furent d'abord marqués
CHAPITRE PREMIER. 39
au coin du libéralisme le plus exagéré et le moins
pratique. On s'efforça de profiter de la victoire
qu'on avait remportée, en garrottant le pouvoir exé-
cutif et en annihilant son action. Des tendances de
cette époque, une seule a eu des fruits utiles que
1 avenir devait récolter. Les finances étaient dans
une situation déplorable par suite des habitudes de
gaspillage que l'imprévoyance de l'Empereur avait
laissé s'introduire dans l'administration. L'Assemblée
générale fut impitoyablement économe : elle ne fut
pas toujours intelligente dans ses sévérités : mais si
sa parcimonie eut des côtés mesquins , elle «prépara
en somme, et ce sera son éternel honneur, ce bel
ordre dans la gestion des deniers publics, et cet
équilibre entre les recettes et les dépenses que d'ha-
biles ministres ont pu mettre dans le budget depuis
bientôt dix années , et qui est le levier le plus puis-
sant de la prospérité de l'Empire.
Toute cette première oeuvre se fit avec assez d'en-
semble et d'accord. Mais l'enthousiasme de la vic-
toire s'était calmé, le souvenir des luttes communes
s'était effacé , et il arriva ce qui arrive toujours après
les grandes crises, les vainqueurs se divisèrent : les
uns voulant toujours aller de l'avant, rabaisser de
plus en plus le pouvoir monarchique et concentrer
Faction gouvernementale aux mains d'une assem-
blée ultra-démocratique, les autres bien décidés à
s'arrêter sur une pente fatale, à regarder autour
40 LE BRÉSIL.
d'eux et à favoriser le développement lent et pro-
gressif des institutions qui devaient fortifier à la fois
le pouvoir et la liberté, deux partis se dessinèrent,
qu'on baptisa de ces noms éternellement inscrits
dans les annales des assemblées délibérantes : EœaU
tados et Moderados.
Un troisième parti se constitua en même temps ,
formé des vaincus de toutes les époques , et dans
lequel se confondaient les partisans encroûtés des
idées métropolitaines et les anciens amis de l'Empe-
reur déchu. Ce parti du passé (Restaurador) prit le
nom bizarre de Caramuru; c'était le titre d'un jour-
nal qui était son principal organe.
Tiraillé par les partis, dominé et annulé par l'As-
semblée générale, le gouvernement fonctionnait
mal. Sa propre Constitution aggravait encore sa fai-
blesse : même dans la limite d'action qui lui était
réservée, quelle initiative pouvait-on attendre d'une
régence à trois?
Aussi l'Assemblée , qui avait manqué souvent de
bon sens et de sagesse , mais qui ne manquait ja-
mais de patriotisme, n'hésita pas à réformer en ce
point la Constitution. Elle décréta qu'il n'y aurait
plus qu'un seul régent, et qu'il serait nommé par
la nation. Une loi détermina le mode de cette élec-
tion et les pouvoirs du nouveau régent. Diego An-
tonio Feijô fut nommé. C'était un prêtre appartenant
au parti libéral, homme roide et opiniâtre, médio-
CHAPITRE PREMIER. 44
crement instruit et éclairé, mais d'une énergie et
d'une probité à toute épreuve. En proie aux ten-
dances les plus anarcbiques, le pays semblait tou-
cher à une dissolution sociale : Tordre public était
incessamment menacé, et les factions brisaient à
plaisir les derniers liens de subordination et de hié-
rarchie. Feijô fit résolument tête à cette situation
menaçante; il comprima avec fermeté les efforts de
l'anarchie, et il n'hésita pas, tout en restant in-
ébranlablement dévoué aux doctrines libérales, à
s'efforcer de rendre au pays la paix et la sécurité
par des mesures illibérales au premier chef. Ce
contre-sens patriotique devait accroître la confusion
et multiplier les obstacles. Le moment vint où Feijô
comprit peut-être qu'il ne pouvait garder plus long-
temps le pouvoir, et qu'il était lui-même un obstacle
à l'œuvre d'apaisement qu'il avait entreprise. Il se
démit de ses hautes fonctions, et, par un sentiment
d'abnégation qui l'honore, il désigna comme mi-
nistre de l'Empire (Intérieur), devant exercer provi-
soirement la régence, un des chefs de l'opposition
modérée qui l'avait obligé à se démettre, Pedro
Araujo Lima , aujourd'hui marquis d'Olinda.
La nation confirma ce choix, et l'élection d'Araujo
Lima aux fonctions de régent définitif assura le
pouvoir aux mains du parti conservateur.
Dès cette époque, on sortit des aventures, et les
ministres dont le régent s'était entouré s'attachèrent
I
42 LE BRÉSIL.
à relever le principe d'autorité, à calmer les pas-
sions et à asseoir la sécurité publique sur les bases
d'un gouvernement régulier. L'œuvre était assez
avancée quand l'Empereur fut déclaré majeur et prit
l'exercice du pouvoir suprême, le 23 juillet 1840.
L'époque des régences a été pleine d'agitations et
de troubles. Ce n étaient que des séditions locales,
mais, par leur fréquence, par leur intensité, quel-
quefois par leur durée, elles prenaient le carac-
tère d'un mal général, d'une calamité publique.
Tous ces désordres sont à peu près oubliés au-
jourd'hui, et il n'en reste guère dans le souvenir
des Brésiliens que quelques dénominations, qui ont
survécu. Aussi mentionnerai-je à peine les rébel-
lions qui ont éclaté dans les provinces du Para,
des Alagoas, du Maranham et de Rio Grande do
Sul.
Les trois premières n'avaient ni cause ni but poli-
tique, mais elles accusaient d'autant plus la faiblesse
du gouvernement, qu'elles n'étaient, à vrai dire,
que des actes de brigandage, entrepris dans une
pensée de pillage et d'assassinat. Quelques popula-
tions semi-barbares de l'intérieur se ruèrent sur les
capitales et sur quelques grands établissements pri-
vés, pour les mettre à sac. L'effort social eût dû
suffire pour prévenir ou au moins pour châtier im-
médiatement ces entreprises de sauvages; mais la
société, ne se sentant pas protégée par le gouverne-
CHAPITRE PREMIER. 43
ment , touchait à sa dissolution , et l'audace pou-
vait tout. La répression fut lente , d autant plus que
le succès avait encouragé les bandits et grossi leurs
rangs.
L'insurrection de la province de Rio Grande do
Sul eut un caractère plus sérieux , et elle a laissé
assez longtemps des traces , non dans la province
même, très-calme aujourd'hui et très-dévouée au
gouvernement de l'Empereur, mais dans les rapports
du Brésil avec les Etats limitrophes de la Plata. Les
insurgés, maîtres de la petite ville de Piratinim, y
installèrent le siège d'un gouvernement républicain.
Cette manifestation , fomentée et appuyée tour à
tour par Rosas, déjà gouverneur de Buenos-Ayres,
et par les chefs de bandes qui entretenaient la guerre
civile dans l'État oriental , se perpétua pendant plu*
sieurs années sans que l'idée démocratique , qu'elle
prétendait implanter au Brésil, gagnât un pouce de
terrain. Le gouvernement se borna d'abord à faire
observer les rebelles par un corps de troupes , puis
il essaya de les réduire par un développement de
forces assez considérable. Le but n'était pas encore
atteint quand l'Empereur prit les rênes du gouver-
nement , et sa sage modération mit seule un terme
à cette longue échauffourée. Peu après son avène-
ment au trône, don Pedro II proclama une amnis-
tie générale en faveur des insurgés de Rio Grande
do Sul. Ceux-ci abdiquèrent de très-bonne grâce un
ii LE BRÉSIL.
rôle aussi contraire à leurs instincts qu'à leurs inté-
rêts , et prirent place au nombre des plus fidèles ser-
viteurs de la monarchie. Il y a quelques années, le
fils d'un de leurs principaux chefs résidait à Paris ,
où il remplissait les fonctions de secrétaire de la
légation brésilienne; et ceux qui l'ont connu et
aimé , ceux qui regrettent sa mort si prématurée ,
savent si la forme républicaine pouvait avoir gardé
quelque charme pour ce brillant jeune homme aux
mœurs tout aristocratiques.
Les débuts du règne de l'Empereur ne pouvaient
pas être tout à fait exempts d'agitation et de trou-
bles. On ne passe pas sans transition du désordre à
l'ordre; mais aussi un pays se discipline d'autant
mieux qu'il a plus longtemps souffert du mépris de
la règle.
En 1841, les Chambres avaient voté une loi qui
réorganisait l'administration de la justice criminelle
et la police. Une autre loi, non moins urgente et
non moins salutaire, avait fortifié le pouvoir impé-
rial, en rétablissant le Conseil^ d'État, vigoureux
instrument de gouvernement, qu'une loi du temps
de la régence avait supprimé. Ces mesures législa-
tives devinrent l'occasion d'un acte de rébellion à
main armée dans deux provinces.
Quelques chefs du parti libéral , appartenant aux
provinces de Minas-Geraës et de Sâo-Paulo , avaient
protesté contre ces lois , qu'ils tenaient pour incon-
CHAPITRE PREMIER. 45
stitutionnelles. Leur protestation fut écartée. On
cria à la Constitution violée : l'Empereur, disait-on,
avait eu la main forcée par les chefs du parti con-
servateur qui formaient son conseil; on agita les
deux provinces, on bientôt l'étendard de la révolte
fut arboré.
Mais le gouvernement était prêt : des troupes fu-
rent envoyées ; elles atteignirent les forces insurgées
dans un lieu appelé Santa-Luzia^ et les dispersèrent.
C'est depuis cette époque qu'on donna le nom de
Santa-Luzias, non pas seulement aux anciens in-
surgés, mais au parti libéral tout entier. Les con-
servateurs furent désignés sous le nom de Saqua-
remos.
La plupart des chefs du mouvement furent faits
prisonniers, et on commença l'instruction de leur
procès; mais bientôt après, un décret d'amnistie
vint jeter sur ce passé le voile de l'oubli.
Enfin un dernier acte de révolte éclata à Pernam-
buco, en 1848 ; mais ce n'était déjà plus pour des
questions de principe et de gouvernement général
qu'on en venait aux mains; il ne s'agissait que de
questions d'influence locale et de gouvernement
provincial; les rebelles furent battus et pris, et
l'ordre fut pleinement rétabli dans la province par
une nouvelle amnistie.
Depuis cette époque , l'Empire jouit d'une paix
profonde qui désormais ne sera plus troublée. Ces
46 LE BRÉSIL.
partis jadis û ardents et toujours prêts à en venir aux
mains, sont aujourd'hui entièrement calmés, et d'an-
ciens adversaires politiques qui paraissaient irrécon-
ciliables servent aujourd'hui sous la même bannière.
L'apaisement a été si complet, il a si profondément
pénétré dans les masses, qu'aux élections dernières
(en 1852) ce n'est pas la majorité, c'est l'unanimité
que le pays a donnée au gouvernement. C'est que
la sagesse et l'habileté consommées du jeune Empe-
reur ont su satisfaire à la fois, dans une large me-
sure , les instincts progressifs et les besoins conser-
vateurs : c'est que les hommes eux-mêmes se sont
formés à la rude école de l'expérience , et que, dé-
voués également au pays et au prince, ils ont subor-
donné leur ambition aux intérêts de la commune
patrie. Ainsi tout marche au Brésil dans une voie
sûre et connue, et tout prospère : l'activité des
transactions commerciales, en développant la ri-
chesse privée, a assis sur les plus solides bases la ri-
chesse publique , et l'état florissant des finances de
l'Empire donne déjà et promet mieux encore pour
l'avenir toutes les grandes améliorations que ré-
clame un territoire en voie de passer de l'état sau-
vage à la civilisation.
Si j'ai tenu à rappeler, avec quelques détails, l'é-
poque de troubles et de misère que le Brésil a tra-
versée , c'est moins pour faire contraster le présent
avec le passé que pour redire, très-surabondamment
CHAPITRE PREMIER. 47
sans doute, aux Brésiliens eux-mêmes, qu'ils ne doi-
vent regarder derrière eux que pour persévérer plus
résolument que jamais dans la route que leur a
frayée leur jeune Empereue. Ils ont été assez long-
temps dupés par le mirage des théories, ils ont au-
jourd'hui la réalité d'un bon gouvernement, c'est-
à-dire l'ordre intérieur, la sécurité, la prospérité du
présent, la garantie certaine d'un avenir magnifique.
Qu'ils s'y tiennent et qu'ils en jouissent; c'est mon
vœu et mon conseil, qu'ils me pardonneront d'ail-
leurs, si, comme je le crois, j'ai prêché des convertis.
A cet aperçu historique, qui n'a d'autre prétention
que de donner au lecteur une idée sommaire du passé
contemporain, il me semble utile d'ajouter quelques
brèves notions géographiques et topographiques.
Le Brésil est un des plus vastes empires de la
terre : sa superficie totale est de 7 millions 992 mille
kilomètres carrés; il s'étend du nord au sud, depuis
le 4 e degré de latitude septentrionale jusqu'au 33 e de-
gré de latitude méridionale, et de l'est à l'ouest, de-
puis le 37 e jusqu'au 73 e degré de longitude ouest.
L'Empire se compose aujourd'hui de vingt pro-
vinces, dont seize ont des ports sur l'océan Atlanti-
que, et dont quatre seulement sont circonscrites dans
l'intérieur des terres.
Voici la nomenclature des provinces maritimes
classées d'après lepr situation du nord au sud :
Para, Maranham, Piauhy, Rio Grande do Norte,
4* LE BRÉSIL.
Ceara, Parahyba, Pernambuco, Bahia, Sergipe, Ala-
goas, Espiritu Santo, Rio de Janeiro, Sâo Paulo,
Parana, Santa Catherina, Sào Pedro ou Rio Grande
do Sul.
Les provinces centrales sont : Amazonas , Matto
Grosso , Goyas , Minas Geraës. Les deux premières
de ces provinces sont mises en communication avec
la mer par deux grands fleuves, Tune par l'Amazone,
l'autre par le Rio Paraguay.
Avec son immense développement du nord au
sud et les chaînes de montagnes qui accidentent son
sol, le Brésil jouit des climats les plus divers, depuis
la brûlante température de l'Equateur jusqu'aux
chaleurs doucement rafraîchies de l'Europe méri-
dionale.
. Plusieurs de ces provinces , et entre autres celles
de l'Amazone, du Para, de Matto Grosso, de Minas
Geraës , sont aussi vastes que les plus grands royau-
mes d'Europe. La province du Para, dont on a dé-
membré récemment la partie qui forme aujourd'hui
la province de l'Amazone , comprenait tout le terri-
toire qui se trouve entre le 4 e degré de latitude nord
et le 6 e degré de latitude sud et entre les 48 e et
71 e degrés de longitude ouest.
Le sol est presque partout couvert de magnifiques
forêts où l'homme n'a pas pénétré , et sillonné de
fleuves et de rivières que le travail humain rendra
facilement navigables.
CHAPITRE PREMIER. 49
La puissante végétation des tropiques étale au
Brésil toute sa majesté; mais les parties élevées,
surtout dans les provinces du Sud , s'accommodent
parfaitement aussi des cultures de l'Europe : le blé,
les fruits , les végétaux, produits du sol européen , y
viennent facilement et en abondance. A son mono-
pole incontesté de terre à diamants le Brésil ajoute
d'autres richesses minérales , des gisements d'or, de
fer, de charbon , médiocrement exploités jusqu'ici ,
mais qui , aux mains de colons actifs , doteront le
pays d'immenses et nouvelles ressources.
La base principale de son exportation, qui prend
chaque jour plus d'accroissement, est dans les pro-
duits de son agriculture et de ses forçts. Ce sont le
café, le sucre, le tabac, le coton, le cacao, le caout-
chouc et les plus magnifiques bois de teinture et
d'ébénisterie. L'exportation des provinces centrales
consiste surtout en or et en diamants.
Pour ce pays si fécond et grand presque comme
l'Europe entière, on compte à peine sept à huit mil-
lions d'habitants, en laissant de côté les tribus clair-
semées d'Indiens qui errent dans le$ forêts. Cette
incroyable disproportion entre les ressources du sol
et la population ne saurait durer, en nos temps sur-
tout, où sur tant de points du globe la terre ne suffct
pas à nourrir ceux qui la cultivent. Aussi les des-
seins de la Providence, conformes aux désirs et aux
besoins de l'Empire , doivent-ils tendre à pousser vers
4
50 LE BRÉSIL.
ces contrées bénies le surcroît de population qui
s agite en Europe, parce qu'elle ne trouve pas sur
le sol natal les moyens d'assurer sa subsistance et
son avenir.
L'agriculture, voilà l'impérissable richesse du Bré-
sil. A ce sol d'une fertilité fabuleuse il ne manque
que des bras.
Avec seize provinces assises sur l'Atlantique; avec
des ports magnifiques; placé comme étape sur le
chemin de tous les points où l'Europe va trafiquer,
sur la route des Indes, de l'Australie, de l'Amérique
occidentale; produisant abondamment tout ce que
la civilisation européenne recherche, consommant
tout ce qu'elle produit, l'Empire du Brésil a devant
lui un avenir de prospérité incalculable, et si nul
cataclysme ne vient troubler l'œuvre du temps , sa
destinée n'aura rien à envier à ce qui a passé de plus
florissant sur la terre.
CHAPITRE DEUXIÈME.
LA CONSTITUTION.
Avantage des Constitutions princière*. — La Constitution du Brésil faite par
l'Empereur. — Sanction nationale. — Serment à la Constitution. — Trente-
deux an* d'existence. — Analyse de la Constitution. — Pouvoir modéra-
teur. — Ses attributions. — Conseil d'État. — Pouvoir executif. — Pou-
voir législatif. — . Assemblée générale; Sénat, Chambre des députés. —
Attributions spéciales de l'une et de l'autre Chambre. — Conflit des
Chambres entre elles. — Conflit entre les Chambres et le pouvoir impé-
rial. — Moyens constitutionnels de solution. — Assemblées provinciales.
— Décentralisation administrative. — Ouvrage de M. de Ponchos. — Set
objections contre la centralisation, — Réponse. — Base de la Constitution.
— Souveraineté nationale. — Suffrage universel. — Électeurs de pa-
roisse. —-Électeurs de province. — Les étrangers naturalisés et les non-
catholiques exclus de la dépu talion. — Inconvénients de cette exclu-
sion. — Utilité d'une réforme en ce point et de la révision des lois sur les
étrangers. — Comment la Constitution a fonctionné. — Concours efficace
prêté par les hommes d'État du Brésil. — Patriotisme éclairé des Cham-
brée. — Les deux Empereurs»
Le signe le plus caractéristique des bonnes Con-
stitutions, c'est leur vitalité même. On a fait des
œuvres théoriquement bonnes, où les plus habiles
ouvriers avaient déposé tous les trésors et tous les
enseignements de la science , notre Constitution de
Tan III, par exemple, et ces œuvres ne pouvaient
pas vivre et n'ont pas vécu. Le sens pratique man-
quait à ces travaux de l'intelligence, et ce méca-
4.
52 LE BRÉSIL.
nisme, en apparence irréprochable, ne fonctionnait
pas.
Mieux vaut l'œuvre d'un prince que celle des
plus savants théoriciens, en fait de Constitution
monarchique. Un prince a instinctivement, par sa
situation même, la large compréhension de l'intérêt
général; il voit des faits là où la science ne voit
que des idées, il voit des hommes là où la science
ne voit que des principes.
La Constitution du Brésil est l'œuvre d'un prince ,
de l'homme qui a proclamé l'Indépendance, de
son premier Empereur, don Pedro I er , de chevale-
resque mémoire. Comme je l'ai dit, ce prince, à bout
de patience , ferma les portes de l'Assemblée consti-
tuante qu'il avait fait élire et qui n'aboutissait à rien.
Cette tâche pour laquelle l'Assemblée était impuis-
sante, il l'accomplit lui-même, aux applaudissements
de la nation. Il faut conserver à l'histoire les noms
des conseillers fidèles qui ont assisté leur Empe-
reur dans l'élaboration de cette œuvre mémorable ,
comme membres de son ministère ou de son Con-
seil d'État; ce sont : MM. Joâo Sévérino Maciel da
Costa; Luiz José de Carvalho e Mello; Clémente
Ferreira Franca; Marianno José Pereira de Fonseca;
Joâo Gomès da Silveira Mendonça ; Francisco Vil-
leta Barboza; Barâo de S. Amaro; Antonio Luiz
Pereira da Cunba; Manoel Jacinto Nogueira da
Gama ; José Joaquim Carneiro de Campos. Tous
CHAPITRE DEUXIÈME. 53
ces personnages sont aujourd'hui descendus dans la
tombe, comblés d'honneurs et de titres.
La Constitution fut publiée le 11 décembre 1823
et offerte à l'acceptation de la nation brésilienne.
Trois mois après, le 11 mars 1824, un décret impé-
rial fut rendu , déclarant qu'un très-grand nombre
de municipalités, formant déjà la majorité du peuple
brésilien, avaient unanimement approuvé ce projet,
et demandaient avec instance qu'il fût solennel-
lement proclamé comme Constitution de l'Empire :
a Considérant , ajoute le décret , que ces instances
» du loyal peuple brésilien sont justes , en raison
» des incontestables avantages qui résulteront pour
» lui de la possession de son code constitutionnel,
» j'ai résolu, de l'avis de mon conseil, de jurer et
» faire jurer ce projet comme la Constitution de
» l'Empire, lequel serment sera prêté dans cette
» capitale le vingt-cinquième jour du présent mois,
» et dans les autres villes de l'Empire aussitôt que
» mon décret impérial sera entre les mains des
» autorités. »
Ij3l cérémonie de la prestation de serment eut
lieu en effet le 25 mars 1824, et cette date est
restée un des anniversaires les plus mémorables et
une des grandes fêtes politiques de l'Empire.
Voilà donc bientôt trente-deux ans que fonc-
tionne la Constitution donnée au Brésil par l'empe-
reur don Pedro I er , et pendant cette période d'un
64 LE BRÉSIL.
tiers de siècle , elle û'a subi qu'un petit nombre de
modifications en 1834, dans la forme légale qu'elle
indique elle-même, modifications dont j'aurai à
parler tout à l'heure. Certes , c'est là un fait remar-
quable, non-seulement lorsqu'on compare cette
vitalité des institutions brésiliennes avec la mobilité
dans les hommes et dan6 les choses qui semble la
loi dés Républiques dont l'Empire est entouré, mais
encore quand on la rapproche de l'instabilité des
institutions monarchiques dans notre vieille Europe.
A l'heure qu'il est, sauf l'Angleterre, dont la Grande
Charte, incessamment modifiée et fortifiée par la
pratique, est toujours debout, il n'est pas en Eu-
rope une Constitution qui ne soit infiniment moins
sanctionnée par le temps que la Constitution brési-
lienne. N'est-ce pas la preuve que le Brésil a trouvé
ce qu'il lui fallait tout d'abord , et quand les autres
nations en étaient encore aux tâtonnements?
Avec ce tempérament méridional qui prête à
toutes les mobilités, le peuple brésilien est cepen-
dant demeuré fermement attaché à sa Constitution ;
il l'aime aujourd'hui mieux qu'aux premiers jours,
et il semble qu'à mesure qu'il l'expérimente davan-
tage, il en reconnaît mieux les mérites. Il y a eu, à
l'origine de l'Indépendance, quelques partis au Bré-
sil peu respectueux pour la Constitution, soit qu'ils
rêvassent un retour impossible à la métropole , soit
qu'ils se laissassent gagner aux utopies républicaines
CHAPITRE DEUXIÈME. tt
des États voisins; aujourd'hui il n y a plus rien de
pareil : qu'on soit avec ou contre les hommes d'État
qui gouvernent, tout le monde veut la Constitution,
rien de plus , rien de moins.
Quelle est donc la valeur de cette œuvre, quels
sont ses caractères originaux? C'est ce que je vais
essayer d'indiquer dans une analyse aussi succincte
que possible.
La Constitution du Brésil se compose de huit
titres subdivisés en cent soixante-dix-neuf articles.
Voici la nomenclature des matières que renferme
chaque titre :
Titre I". — De l'Empire du Brésil, de son ter-
ritoire, de son gouvernement, de sa religion.
Titre IL — Des citoyens brésiliens.
Titre III. — Des pouvoirs et de la représentation
nationale.
Titre IV. — Du pouvoir législatif, — de la
Chambre des députés , — du Sénat , — proposition ,
discussion, sanction et promulgation des lois, —
des conseils généraux des provinces et de leurs at-
tributions , — des élections.
Titre V. — De l'Empereur, — du pouvoir mo-
dérateur , — du pouvoir exécutif , — de la famille
impériale et de sa dotation , — de la succession à
l'Empire, — de la Régence en cas de minorité ou
d'empêchement de l'Empereur, — du ministère,
— du Conseil d'État, — de la force militaire.
56 LE BRÉSIL.
Titre VI. — Du pouvoir judiciaire, — des juges
et tribunaux.
Titre VII. — De l'administration et du système
économique des provinces, — des chambres muni-
cipales , — des finances nationales.
Titre VIII. — Dispositions générales et garanties
des droits civils et politiques des citoyens brési-
liens.
Comme on le voit, la Constitution impériale
embrasse tous les points dont traitent habituelle-
ment les constitutions des monarchies représenta-
tives. Mais il y a dans cette œuvre certaines dispo-
sitions qui ne se trouvent pas ailleurs et qui ne sont
pas les moins heureuses.
Ainsi nous ne connaissons, dans nos Constitutions
européennes, que les trois pouvoirs législatif, exé-
cutif et judiciaire. Le Brésil admet un quatrième
pouvoir: c'est le pouvoir modérateur, attribué à
l'Empereur et qu'il exerce sans le concours de ses
ministres ! , dans les circonstances suivantes qu'énu-
mère l'article 101 :
I On a longtemps controversé au Brésil, dans les feuilles
publiques et dans le Parlement , la question de savoir si les
actes du pouvoir modérateur avaient besoin d'être contre-
signés par un ministre. A la suite de ces débats, qui avaient
fort échauffé les partis, aucune loi interprétative n'est inter-
venue , mais l'usage du contre-seing ministériel a prévalu.
II y a peu d'inconvénient à cette pratique, qui , à mon
avis, n'est qu'un témoignage de bienveillance courtoise
CHAPITRE DEUXIÈME. 57
En nommant les sénateurs dans la forme prescrite
par la Constitution;
En convoquant une Assemblée générale extraor-
dinaire quand l'exige l'intérêt de l'Empire;
En sanctionnant les décrets et résolutions de
l'Assemblée générale pour leur donner force de loi ;
En approuvant ou en suspendant provisoirement
les résolutions des conseils provinciaux ;
En prorogeant ou ajournant l'Assemblée générale
et en dissolvant la Chambre des députés lorsque
l'exige le salut de l'État; en convoquant immédiate-
ment une nouvelle Chambre;
En nommant et en renvoyant librement les mi-
nistres;
En suspendant les magistrats dans les cas prévus
par la Constitution ;
En faisant grâce et en modérant les peines infli-
gées aux condamnés;
donné par l'Empereur aux chefs de la majorité parlemen-
taire qui sont appelés à constituer le cabinet. L'esprit et la
lettre même de la Constitution font de l'exercice du pouvoir
modérateur le privilège exclusif de l'Empereur, à cette seule
condition qu'il consultera les membres de son Conseil d'État ,
déclarés responsables des avis qu'ils donnent. Quant aux
ministres , leur droit est défini et limité par l'article 132 de
la Constitution, dont voici le texte : « Les ministres signe-
» ront ou contre- signeront tous les actes du pouvoir exé-
» cutif , sans quoi ces actes ne pourront recevoir leur
n exécution. » Le contre-seing ministériel n'est donc pas
obligatoire pour les actes du pouvoir modérateur.
58 LE BRÉSIL
En accordant une amnistie dans des cas argents et
quand le conseillent l'humanité et le bien de l'État.
Tous ces actes, qui dans les monarchies parlemen-
taires sont du ressort du pouvoir exécutif, c'est-à-
dire du chef de l'État avec le concours de ses mi-
nistres, s'accomplissent, dans l'Empire du Brésil,
par l'Empereur seul, en vertu du pouvoir modérateur
que la Constitution lui confère. Ce sont, en effet,
des attributions considérables qui rehaussent le pres-
tige de la monarchie, et qu'il est bon de distraire
de la sphère ministérielle , toujours accessible aux
passions de parti. Grâce à cette innovation sensée,
on ne saurait voir, par exemple , au Brésil, ce qui
s'est vu en France , quand le roi voulant changer
de cabinet était obligé d'user de son influence per-
sonnelle sur un des ministres congédiés , pour ob-
tenir un contre-seing qu'on pouvait à la rigueur lui
refuser.
Aussi la Constitution brésilienne définit-elle en
ces termes significatifs le nouvel élément qu'elle
introduit dans le mécanisme politique de l'Empire :
« Article 98. — Le pouvoir modérateur est la clef
» de voûte de toute l'organisation politique ; il est
» délégué exclusivement à l'Empereur comme chef
» suprême de la nation et son premier représen-
y> tant, pour qu'il veille incessamment sur le main-
» tien de l'Indépendance , et sur l'équilibre et l'har-
* monie des autres pouvoirs. »
CHAPITRE DEUXIÈME. 59
. Cependant, même pour l'exercice de ce privilège
qui lui appartient en propre, l'Empereur n'est pas dé-
pourvu d'une assistance efficace qui éclaire sa préro-
gative sans la gêner, La Constitution a créé un Conseil
d'État composé de dix membres inamovibles (le
chiffre a été depuis porté à douze), lequel Cpnseil
tient le rang le plus élevé parmi les institutions du
Brésil, formé qu'il est des hommes les plus éminents
de tous les partis, tous ou presque tous anciens mi-
nistres, et dont les attributions n'ont d'ailleurs que
des analogies fort éloignées avec celles de notre Con-
seil d'État. Au nombre de ces attributions se trouve
le droit de donner son avis dans toutes les occasions
où l'Empereur se propose d'eœercer une des préroga-
tives propres au pouvoir modérateur. Le mandat du,
Conseil d'État ne se limite pas là; il doit encore être
entendu dans toutes les affaires graves, stvr toutes les
mesures générales d'administration publique, princi-
palement sur les déclarations de guerre, les traités
depaiù) et les négociations avec les nations étrangères 1 .
1 La loi du 23 novembre 1841 , qui a rétabli le Conseil
d'État, malencontreusement supprimé en 1834, a modifié
en quelques points les attributions données au Conseil par
là Constitution de 1824. Voici sur quels points le Conseil
d'État est aujourd'hui spécialement appelé à délibérer :
1° Sur l'exercice des attributions du pouvoir modérateur;
2° sur les déclarations de guerre , les traités et les négocia-
tions ; 3° sur les -questions de prises et d'indemnité ; 4° sur
les conflits de juridiction des autorités administratives entre
60 LE BRÉSIL.
La responsabilité atteint les conseillers d'État
aussi bien que les ministres, et c est là, en quelque
sorte, la garantie donnée par la Constitution contre
leur inamovibilité 1 . L article 143 porte : « Lescon-
» seillers d'État sont responsables pour les avis
» qu'ils donnent en opposition aux lois et aux inté-
» rets de l'État, ou qui seraient évidemment frau*
» duleux. »
L article 144 donne la mesure de la hauteur à
laquelle la Constitution a voulu élever le Conseil
d'État. Voici son texte : « Le Prince impérial, dès
» qu'il a dix-huit ans accomplis, est de droit raem-
» bre du Conseil d'État. Les autres princes de la
» famille impériale ne siègent dans ce Conseil qu'en
» vertu d'un acte de nomination de l'Empereur.
» Ceux-ci et le Prince impérial ne comptent pas
» dans le nombre fixé par la Constitution. »
elles et de celles-ci avec le pouvoir judiciaire; 5° sur les
abus de l'autorité ecclésiastique; 6° sur les décrets, règle-
ments et instructions pour la bonne exécution des lois et
sur les propositions que le pouvoir exécutif doit présenter
aux Chambres législatives.
C'est cette loi de 1841 qui a élevé à douze le chiffre des
conseillers ordinaires et autorisé la création de douze con-
seillers d'État extraordinaires.
1 La loi de 1841 donne une garantie d'un autre genre
contre l'inamovibilité des conseillers d'État. Elle autorise
l'Empereur à les dispenser de leurs fonctions pour un temps
indéfini.
CHAPITRE DEUXIÈME. 64
Je signale surtout, dans la volumineuse Constitu-
tion du Brésil, les points par lesquels elle s'écarte
des données généralement admises en Europe. Les
attributions propres au pouvoir exécutif exercé par
l'Empereur avec le concours de ses ministres n offrent
sous ce rapport aucune dissemblance digne de men-
tion; je me borne à citer ces deux articles :
« Art. 100. Ses titres (de l'Empereur) sont : Empe-
» reur constitutionnel et défenseur perpétuel du Brésil :
» on le qualifie de Majesté Impériale. »
« Art. 104. L'Empereur ne peut sortir de l'Empire
» du Brésil sans le consentement de l'Assemblée gé-
» né raie; s'il le fait, il sera entendu qu'il abdique
» la couronne. »
J'arrive au pouvoir législatif et à son organisation :
notons d'abord, en passant, que la souveraineté na-
tionale est la base immuable des institutions bré-
siliennes. L'article 11 le dit énergiquement : « Les
» représentants de la nation sont l'Empereur et VAssem-
» blée générale. » Il n'y a pas de débat et de prétention
à élever, au nom du droit divin , dans un pays qui
fait sortir de la même source populaire l'Empereur
et les Cbambres, le pouvoir législatif et le pouvoir
exécutif.
L'Assemblée générale se compose d'un Sénat et
d'une Chambre dés députés. L'une et l'autre Cham-
bre émanent de l'élection. Seulement, les députés sont
nommés directement par un certain nombre d elec-
03 LE BRÉSIL.
teurs provinciaux ' , lesquels sont désignés eux-mêmes
par la généralité des citoyens réunis en assemblée
de paroisse. J'expliquerai tout à l'heure les condi-
tions très-simples des deux degrés d'électorat. Les
sénateurs sont élus de la même manière; mais ce ne
sont pas des sénateurs, ce sont des candidats au Sénat
que les électeurs désignent. Pour chaque siège va-
cant ils présentent trois noms, entre lesquels l'Em-
pereur fait un choix.
Les sénateurs doivent être âgés au moins de qua-
rante ans et posséder au moins un revenu quelconque
de 2,400 francs. Les députés peuvent être nommés
à vingt-cinq ans, et il suffit qu'ils justifient d'un
revenu de 1,200 francs. Les sénateurs sont nommés
à vie; les députés sont élus pour quatre ans.
La session annuelle ordinaire est de quatre mois;
elle s'ouvre invariablement le 3 mai , à moins que
la moitié plus un des membres des deux Chambres
ne puisse être réunie. Gette circonstance exception-
1 L'élection des députés s'est faite jusqu'ici par un scrutin
général de liste, pour toute la représentation de chaque pro-
vince. Mais dans la session qui vient de finir, une proposi-
tion émanée de l'initiative du Sénat , et qui a été adoptée
par la majorité des deux Chambres, apporte de graves modi-
fications au système actuel et substitue l'élection par district
à l'élection par province : elle formule, en outre, de nom-
breuses incompatibilités entre les fonctions publiques et le
mandat de député. Cette résolution des Chambres a été sanc-
tionnée par l'Empereur et convertie en loi.
CHAPITRE DEUXIÈME. 63
nelle s'est présentée pour h première fois à l'ouver-
ture de la session de 1854, qui a dû être retardée
de quatre jours, en attendant que les Chambres
fussent en nombre suffisant
Les députés et les sénateurs reçoivent un subside
pécuniaire qui est fixé, en ce qui concerne les dé-
putés, à la fin de chaque législature, pour la législa-
ture suivante. Le subside des sénateurs est de moi-
tié en sus de celui des députés. En ce moment
l'allocation accordée aux membres de la Chambre
temporaire est de 7,200 francs. Il leur est en outre
accordé une indemnité pour les dépenses de voyage,
aller et retour.
Ij£ droit d'initiative appartient à l'Empereur et aux
deux Chambres; l'initiative est exclusivement attri-
buée à la Chambre des députés sur les questions
d'impôt, de recrutement, du choix d'une dynastie
nouvelle en cas d'extinction de la dynastie régnante :
c'est aussi devant cette Chambre que doit être portée
en premier lieu la discussion des propositions faites
par le pouvoir exécutif; c'est elle seule, enfin, qui
décrète s'il y a lieu à accusation contre les ministres
ou les conseillers d'État.
Le Sénat a dans ses attributions exclusives de con-
naître des délits individuels commis par les membres
de la famille impériale, les ministres, les conseillers
d'État et les sénateurs, ainsi que des délits commis
par les députés pendant la durée de leur mandat;
64 LE BRÉSIL.
De connaître de la responsabilité des ministres et
conseillers d'État;
D'expédier des lettres de convocation à l'Assemblée
dans le cas où l'Empereur ne l'aurait pas fait dans les
deux mois qui suivent l'époque fixée par la Consti-
tution. Dans cet objet le Sénat devra se réunir extra-
ordinairement;
De convoquer l'assemblée à la mort de l'Empereur
pour l'élection de la Régence, si la Régence provi-
soire n'a pas rempli ce devoir.
Les formes de procéder, dans les deux Chambres,
ressemblent à ce qui est généralement pratiqué, sauf
certaines règles d'étiquette minutieusement décrites,
dans la loi fondamentale elle-même ou dans les
dispositions réglementaires, et qui ont pour but
et pour effet d'atténuer, par la gravité cérémo-
nieuse des formes, les chocs entre les pouvoirs,
et peut-être aussi de calmer , par l'ampleur des ap-
pellations honorifiques et par le système de circon-
locution anglaise qui adresse au président de la
Chambre les propos dirigés contre un adversaire ,
de calmer, dis-je, l'ardeur et la violence de parole,
qui s'introduirait aisément au milieu de ces tempé-
raments tropicaux. Mais voici en quoi consiste sur-
tout l'originalité de la Constitution brésilienne : elle
a prévu deux cas où l'action du législateur est pa-
ralysée, et elle s'est appliquée à les régler. Quand il
y a conflit entre les deux Chambres, quand l'une
CHAPITRE DEUXIÈME. 65
adopte et quand l'autre rejette un projet de loi , la
Constitution a créé un moyen de terminer le diffé-
rend, en autorisant, dans ces circonstances, les
deux Chambres à se réunir en une seule assemblée
qui décide la question à la majorité des voix.
L autre difficulté est plus grave encore , et Dieu
sait ce quelle a fait dépenser d'encre, depuis deux
tiers de siècle, aux publicités d'Europe. Il s'agit de
savoir à qui doit rester le dernier mot, du gouver-
nement ou des Chambres, en cas de dissentiment. La
Constitution du Brésil tranche la question en fa-
veur du pouvoir parlementaire. Mais il faut remar-
quer que l'empereur don Pedro P* avait pris ses
précautions et que la procédure qu'il a prescrite
donne à la prérogative impériale les plus sûres ga-
ranties et laisse aux passions tout le temps de se cal-
mer. Le refus de sanction n'est que suspensif: mais
pour qu'une proposition émanée des Chambres
puisse avoir de plein droit force de loi, il faut
qu'elle ait été adoptée par trois législatures succes-
sives, c'est-à-dire par trois votes différents , à un in-
tervalle de quatre années entre chaque vote. Il est
inutile d'ajouter que cette disposition constitution-
nelle n'a jamais été appliquée , et d'ailleurs une loi
qui aurait passé par de telles épreuves serait certes
une loi vraiment exigée par l'intérêt général.
Le système représentatif est en pleine vigueur au
Brésil dans tous les degrés de la hiérarchie des con-
5
66 LB BRÉSIL..
seils délibérants. La commune, la province ont
leurs représentants élus aussi bien que la généralité
de l'Empire. C'est en ce qui touche la représenta-
tion provinciale que la Constitution de don Pedro I er
a été gravement modifiée en 1834. Elle avait éta-
bli des conseils provinciaux dont les résolutions ne
pouvaient avoir force de loi qu'après la sanction de
F Assemblée générale; l'Acte additionnel à la Consti-
tution, promulgué le 12 août 1834, substitue à ces
conseils des assemblées provinciales qui ont l'auto-
rité législative dans toutes les matières qui intéressent
les finances et l'administration de la province. Cette
réforme, celle qui supprimait le Conseil d'État, et
une troisième .qui établit une régence unique, ont
été considérées, à l'époque où la loi fut votée,
comme une victoire remportée par le parti démo-
cratique sur le parti conservateur. Mais , aujour-
d'hui que l'effervescence des passions est calmée et
que le décret de 1834a fonctionné pendant vingt et un
ans, il n'est personne au Brésil qui soit tenté d'éveil-
ler cette vieille querelle et qui ne tienne l'extension
donnée au pouvoir provincial comme sans danger
pour l'unité de l'Empire et comme infiniment avan-
tageuse à la bonne gestion des affaires locales.
Chose remarquable! Ce décret de 1834, œuvre
des ultra-libéraux, et qui semblait devoir fortifier
leur domination, a été le point de départ d'une réac-
tion conservatrice, qui, à travers quelques obstacles
CHAPITRE DEUXIÈME. 67
passagers, quelques temps d'arrêt de courte durée,
s'est développée jusqu'à ce jour, de manière à sauve-
garder définitivement la monarchie brésilienne contre
toute théorie subversive. Une œuvre dictée peut-être
par une pensée de dislocation et de renversement,
a été , en définitive , une œuvre de conservation et
de sage progrès. Seulement les conservateurs intel-
ligents que le jeune Empereur a appelés dans ses
conseils, s' inspirant de la haute pensée du prince,
ont rectifié, par des mesures pleines de sens pratique,
ce qu'il y avait d'aventureux et d'exagéré dans les
dispositions du décret. La loi du 23 novembre 1841
a rétabli le Conseil d'État, en élargissant encore ses
attributions et en élevant le chiffre de ses membres
de dix à douze. Plus tard , une loi interprétative du
12 mai 1849 a défini les attributions des assemblées
provinciales de manière à empêcher tout conflit
avec le pouvoir central , tout en maintenant le sys-
tème de décentralisation dont l'expérience avait dé-
montré les bons effets.
Dans un ouvrage récemment publié en Belgique
et qui se distingue par une étude consciencieuse des
faits, M. le comte Stratten-Ponthoz critique vive-
ment ce système , dans l'intérêt de la prérogative
monarchique, qu'il représenté comme amoindrie de
tout ce que le décret de 1834 a concédé aux initia-
tives locales. Dans ma conviction profonde, l'hono-
rable écrivain se trompe, et dominé qu'il est par une
5.
j
68 LE BRÉSIL.
opinion préconçue, il ne tient pas suffisamment
compte des faits qu'il a d'ailleurs si soigneusement ob-
servés. Était-il possible, dans un pays d une aussi im-
mense étendue que le Brésil et qui n'a de population
fortement agglomérée que sur quelques points de son
littoral , était-il possible d'imposer aux provinces le
joug d'une centralisation administrative , qui eût
laissé nécessairement toutes choses en souffrance?
Parmi ces provinces, grandes quelques-unes comme
des royaumes , il en est que leur éloignement de la
capitale et l'imperfection de leurs voies de commu-
nication placent tout à fait en dehors de l'action
directe du pouvoir central. Le seul moyen d'y faire
circuler l'air et la vie, c'était précisément de leur
donner une vie propre : c'était aussi le seul moyen
d'éloigner d'elles les idées de séparation qui sont le
vrai danger de ces immenses territoires à intérêts si
divers. Le moyen est bon, et il a réussi. Il y avait au
Brésil, dans les premières années de l'Indépendance,
des partis séparatistes : il n'y en a plus.
La force vitale de la Constitution brésilienne ne
réside pas seulement dans son savant mécanisme et
dans l'ingénieuse combinaison de ses rouages: elle
réside surtout dans sa base même , la souveraineté
nationale. Tout se fait au Brésil par l'élection, et
tout citoyen brésilien, indigène ou naturalisé, est
électeur, pourvu qu'il ait vingt-cinq ans. Il n'y a d'ex-
ception que pour les serviteurs à gages, pour les re-
CHAPITRE DEUXIÈME. 69
ligieux cloîtrés et pour les individus qui ne jouissent
pas d'un revenu annuel de 300 francs , de quelque
source qu'il provienne, fût-il le produit d'un tra-
vail manuel quotidien. C'est bien là le suffrage uni-
versel, avec une règle d âge qui donne de sérieuses
et enviables garanties de calme et de bon sens.
Ainsi se constitue le premier degré de l'élection ;
mais les électeurs de paroisse ne nomment pas les
députés, ils choisissent seulement les électeurs de
province, qui* constituent le second degré électoral,
et auxquels est confié le droit de pourvoir à toutes
les fonctions électives.
Tous les citoyens brésiliens peuvent être nommés
électeurs provinciaux , pourvu qu'ils aient un re-
venu quelconque de 600 francs. Il n'y a d'exclusion
qu'à l'égard des affranchis et des individus qui sont
sous le coup d'une poursuite criminelle.
L'esclavage, au Brésil, est fort doux, et les af-
franchissements sont nombreux. Dans nul pays
peut-être, le préjugé de la peau n'a moins de puis-
sance. Si la Constitution a cru devoir refuser à l'af «
franchi le droit d'influer directement, par son vote,
sur la gestion des affaires publiques , la précaution
ne s'étend pas au delà de l'affranchi lui-même, et
le fils d'affranchi jouit, dans leur plénitude, de ses
droits de citoyen.
On a vu tout à l'heure quelle est la condition de
cens imposée aux députés; deux autres exclusions,
70 LE BRÉSIL,
d'une valeur contestable, limitent le droit de siéger
dans la Chambre élective. Elles s'appliquent aux étran-
gers naturalisés et aux individus qui ne professent pas
la religion de l'État (la religion catholique).
Quand l'Indépendance a été proclamée , il régnait
au Brésil une ombrageuse défiance contre les étran-
gers, c'est-à-dire contre les Portugais, anciens maî-
tres du pays, et qui, par des tentatives malencon-
treuses , n'avaient que trop prouvé qu'ils ne voulaient
pas renoncer à l'espoir de replacer le jeune Empire
sous le joug de la métropole. C'est sous ces impres-
sions que la Constitution s'est faite , et c'est là ce
qui explique la mesure qui ferme la députation aux
étrangers naturalisés. Aujourd'hui, ces méfiances
ne sont peut-être pas entièrement dissipées, et quel-
ques incidents assez récents prouvent que les masses
se laissent encore aller à des préventions désormais
sans cause; mais le gouvernement et les classes
éclairées du Brésil savent, sous ce rapport, à quoi
s'en tenir, et, loin de se méfier des étrangers, ils
les appellent à grands cris , dans la ferme conviction
que les bras et les capitaux de l'Europe peuvent seuls
suppléer à l'insuffisance de la population , et mettre
en valeur l'immense territoire de l'Empire. Or, pour
faire réussir la colonisation , pour faire agréer l'idée
d'une expatriation lointaine aux populations agglo-
mérées de l'Europe, n'est- il pas utile, indispensable
même, d'offrir aux étrangers que le Brésil veut
CHAPITRE DEUXIÈME. 74
s'assimiler, une hospitalité exempte de restrictions
et d'injurieuses méfiances? N'est-il pas nécessaire de
réformer, de refondre dans un sens plus bienveil-
lant, les lois qui régissent la condition des étrangers,
et qui ont si souvent provoqué des plaintes? N'y
eût-il , parmi ces nouveaux enfants de la terre amé-
ricaine, qu'un petit nombre d'hommes d'élite, ne
serait-il pas bon de. permettre aux Brésiliens eux-
mêmes de les choisir pour représentants, alors qu'ils
remplissent toutes les conditions de citoyens, et
après un certain nombre d'années passées au Brésil?
On peut objecter, sur ce point , qu'une généra*
tion seule est atteinte, et que le fils de l'étranger
naturalisé est citoyen indigène, apte, par consé-
quent à toutes les fonctions et à tous les mandats.
Mais ici se rencontre, comme un infranchissable
obstacle, la seconde exception constitutionnelle :.
pour être élu député, il faut professer la religion
catholique. Ainsi les colons étrangers qui suivent la
religion réformée sont, eux et leur race, exclus de
l'honneur de siéger dans la Chambre des députés.
Or de quoi se compose , en ce moment , le person-
nel de l'émigration au Brésil? Il y a sans doute des
colons du Portugal , des Açores, des Canaries, que
l'exclusion n'atteindrait pas ; mais ceux-là n'offrent
à la colonisation de ce vaste Empire qu'une ressource
limitée. La mine à exploiter pour la colonisation ,
mine que le Brésil a à peine entrouverte, et qui
71 LE BRÉSIL,
semble inépuisable, car c'est à elle que l'Amérique
du Nord doit surtout le développement de sa richesse
agricole, c'est la populeuse Allemagne. C'est cette
race de patients, honnêtes et vigoureux travailleurs
qu'il importe surtout d'acclimater dans les provinces
du sud de l'Empire; et, pour qu elle y vienne abon-
damment, pour qu'elle y demeure, il ne faut pas
qu'elle soit frappée d'un éternel interdit politique.
Les Allemands appartiennent en majorité au culte
réformé , et ce ne serait pas une politique juste et
habile que celle qui les placerait à toujours entre
une sorte d'ilotisme constitutionnel ou une abjura-
tion qu'un État tolérant ne saurait demander aux
consciences.
Sur quelques autres points encore, la législation
relative aux étrangers aurait, à mon avis, besoin
d'être revisée, et certes ce n'est pas la bienveillance
des intentions qui, à cet égard, fera faute au gou-
vernement du Brésil. Pour que la liberté des cultes
qu'on accorde aux colons protestants ne soit pas une
lettre morte, il faut faire fléchir, en ce qui les con-
cerne, la règle qui abandonne aux ministres de la
religion catholique la tenue des registres de l'état
civil , et autoriser, soit les ministres du culte ré-
formé, soit les autorités municipales, à constater
les naissances et à valider les mariages des familles
qui ne professent pas la religion de l'État.
Le meilleur moyen d'affaiblir, chez les émigrés
CHAPITRE DEUXIÈME. 73
d'Europe, l'esprit de retour, c'est précisément de
n'opposer aucun obstacle aux aspirations vers le sol
natal. Indépendamment des colons appelés à fécon-
der la terre, il y a au Brésil bon nombre d'étrangers
qui apportent dans les villes leurs capitaux et leur
industrie, sans avoir intentionnellement renoncé à
l'idée de reprendre, à un jour donné, le chemin de
leur patrie. Les lois qui régissent ces étrangers et
leurs familles sont , depuis plusieurs années, l'objet
de vives réclamations, en ce qui touche la naturali-
sation forcée des enfants d'étrangers nés au Brésil
et l'administration des successions. Une refonte de
ces lois dans un sens libéral serait, à mon avis, un
acte intelligent et sage. Dût-il résulter quelques abus
d'un système plus large et plus bienveillant, le Bré-
sil, en somme, y gagnerait. Les précautions qu'il
prend, les charges et les restrictions qu'il impose,
prouvent seulement qu'il n'a pas suffisamment con-
fiance en lui-même. Pour attirer les étrangers, pour
les garder, pour les assimiler promptement à sa popu-
lation indigène , il faut qu'il compte uniquement et
avec une foi entière sur la sécurité et la liberté que
donne à tous sa Constitution, sur l'abondance de ses
ressources , sur les richesses inépuisables de son sol,
sur les magnificences et la salubrité de son climat. Le
régime des restrictions ne va pas à ce jeune et vigou-
reux Empire ; qu'il le laisse à la vieille Europe, en-
chevêtrée dans ses traditions. En économie politique
74 LE BRÉSIL.
comme en politique , le seul régime qui lui con-
vienne, c'est le régime du laissez passer et du laissez
faire. Il peut y avoir de nécessaires exceptions à cette
règle ; il y en a , j'en signalerai; mais elles sont rares,
elles doivent être temporaires, et évidemment ce
n est pas ici le cas de les appliquer.
Je viens d'analyser aussi brièvement que possible
les points principaux de la Constitution brésilienne *.
Pour savoir ce qu'elle vaut, il suffit de voir com-
ment elle a fonctionné , et sous ce rapport , il y
a quelques mots à dire des hommes. Des institu-
tions, même excellentes, n'ont de valeur qu'autant
qu'elles sont habilement appliquées. Là, comme en
toutes choses humaines, il y a une question de
conduite , une question de main qui prend une im-
portance principale. Donnez à des républiques de
l'Amérique du Sud de bonnes Constitutions (il y en
a qui sont théoriquement presque irréprochables),
et on peut parier dix contre un que ces Constitutions
fonctionneront mal, c'est-à-dire qu'elles n'empêche-
ront ni les compétitions de pouvoir ni les dissensions
1 Dans le dernier titre, consacré aux dispositions générales,
se trouve indiquée la marche à suivre pour reviser la Con-
stitution. Le même titre se termine (art. 179) par une décla-
ration des droits, en trente-cinq paragraphes, la plus com-
plète, la moins métaphysique et la plus pratique que je
connaisse. Une assemblée délibérante , livrée aux hasards
des votes, n'eût certes jamais fait d'aussi bonne besogne.
CHAPITRE DEUXIÈME. 75
intestines et les bouleversements qui eu sont la
suite, et quelles ne garantiront pas, par consé-
quent, aux citoyens la liberté et la sécurité sans les-
quelles les sociétés ne sauraient vivre et prospérer.
La forme monarchique du gouvernement du
Brésil a coupé court aux compétitions du pouvoir
suprême, et c'est là son pluséminent mérite. L'élé-
ment du pouvoir modérateur, heureusement intro-
duit dans la Constitution, a accru les garanties de
stabilité, en restreignant la sphère ministérielle au
profit de la prérogative impériale. Mais, il faut le
dire , Faction sage , loyale , prévoyante des hommes
d'État de tous leS partis qui se sont succédé aux af-
faires a su faire sortir de ces excellentes institutions
tout le bien et tous les avantages que le Brésil était
en droit d'en attendre.
I^e régime parlementaire est institué pour gou-
verner au milieu des partis : il les créerait, s'ils
n'existaient. pas; il lui en faut. C'est dans le cercle
des partis qu'il établit et régularise les compétitions
et la lutte , lutte restreinte qui , en dehors et au-
dessous de la sphère respectée où plane le pouvoir
monarchique, poursuit la conquête du pouvoir
ministériel. Il y a eu au Brésil, depuis l'époque où
la Constitution a été proclamée, beaucoup de ces
luttes, quelquefois très-violentes. Les partis ont tour
à tour occupé le pouvoir, et le gouvernement a été
aux mains tantôt de ceux qui se prétendaient plus
76 LE BRÉSIL.
exclusivement libéraux, tantôt de ceux qui se préoc-
cupaient surtout des intérêts de conservation et de
progrès graduel. Eb bien, au milieu de ces conflits
passionnés, et alors même que pendant la minorité
de l'Empereur le pouvoir était aux mains de régents
plus ou moins contestés et quelquefois impopu-
laires, alors que la dignité impériale n'avait pas tout
son prestige, et que les provinces étaient tiraillées
en tous sens par l'esprit de sédition , l'action du
gouvernement a été généralement ^age, impartiale,
prévoyante, de manière à faire tête à des désordres
passagers et à préserver l'Empire de tout boulever-
sement grave, de toute révolution. Chaque parti,
en prenant la direction des affaires, a eu la con-
science de sa responsabilité. Les plus libéraux ont
compris sur-le-cbamp quels intérêts essentiels ils
avaient à sauvegarder : les plus conservateurs ont
ardemment recherché toutes les améliorations prar
tiques, et leurs efforts successifs ont réussi à con-
solider le trône, dont tous, sans exception, veulent
le maintien et la grandeur , à populariser les insti-
tutions, et à placer l'Empire dans la voie de progrès
où doit se développer de jour en jour davantage sa
prospérité.
L'histoire garde une page glorieuse pour cette
pléiade d'hommes d'État patriotes qui ont concouru
à la fondation et à l'affermissement du nouvel Em-
pire. J'ai nommé quelques-uns de ceux, qui ne sont
CHAPITRE DEUXIÈME. 77
plus; je ne nommerai pas ceux qui vivent et qui,
ministres de la veille, du jour ou du lendemain,
ont encore une part influente aux affaires de leur
pays, Si mon livre va jusqu'au Brésil, je ne veux
pas qu'il s'expose au reproche d'oubli ou de flat-
terie envers qui que ce soit.
Les Chambres ont mérité aussi leur part d'élo-
ges. Orageuses, passionnées par moments, leurs déli-
bérations ont été cependant dominées par le senti-
ment du devoir monarchique et de l'intérêt public.
Les chocs parlementaires entre les provinces ont
été fréquents; mais dans ce conflit d'intérêts divers,
la majorité, toujours guidée par la Constitution, a
su généralement démêler la solutioq juste et pra-
tique. Le Sénat surtout, composé d'hommes expé-
rimentés, mûris par l'âge et par l'habitude des af-
faires, habilement choisis par le chef de l'État, sans
acception de parti, le Sénat a rendu d'immenses
services, en repoussant toutes les propositions irré-
fléchies et en prenant au besoin une intelligente
initiative.
Mais c'est surtout à l'action suprême du pouvoir
impérial que le Brésil doit d'être ce qu'il est.
Don Pedro I er , l'auteur de la Constitution de
1824, a eu à lutter, au dedans et au dehors, contre
des difficultés insurmontables. Ses sept années de
règne, après la proclamation de la Constitution,
ont été tristement signalées par des agitations et des
73 LE BRÉSIL.
désordres intérieurs, contre-coup des révolutions
voisines, et suites naturelles de l'effervescence que
la lutte pour l'émancipation avait provoquée. La
guerre malencontreuse contre Buenos-Ayres ajou-
tait encore à la confusion, en grevant le pays d'une
charge énorme, et en affaiblissant les moyens d'ac-
tion du gouvernement contre l'anarchie. L'effet de
cette situation troublée, que quelques lacunes dans
cette brillante nature d'ancien chevalier et d'ar-
tiste - 1 aggravaient encore, s'est prolongé pendant
tout le règne du premier Empereur constitutionnel,
et n'a pas laissé au jugement des contemporains le
calme et la rectitude nécessaires pour apprécier les
mérites du prince qui a fait le Brésil indépendant et
libre, et qui, par la sagesse des institutions dont il
l'a doté, lui a ouvert, large et féconde, la voie du
plus magnifique avenir.
Mais l'heure de la justice est venue pour l'illustre
Empereur; les passions de 1831 se sont éteintes, et
l'Empire , en pleine possession des bienfaits de l'œu-
vre, entoure aujourd'hui l'immortel ouvrier des
témoignages de son admiration et de sa reconnais-
sance. Rio- Janeiro, la noble capitale, a donné lé
signal de cette légitime et patriotique réaction; sur
l'initiative de sa chambre municipale, une souscrip-
4 Don Pedro I er cultivait tes arts : le Brésil lui doit la mu-
sique très-populaire de son hymne national*
CHAPITRE DEUXIÈME. 79
tkm a été ouverte pour élever une statue équestre à
don Pedro I", sur ta place même où la Constitution
a été acclamée. Les offrandes ont afflué de toutes
parts, et bientôt un impérissable monument attes*
terà le culte que le Brésil a voué à l'auteur de sa
Constitution , au chef de sa glorieuse dynastie.
Les mêmes sentiments, plus doux et plus tou-
chants encore, rattachent la population brésilienne
à l'héritier de don Pedro I er , à l'empereur don Pe-
dro II. Il est l'enfant du Brésil 9 né au milieu des
crises d'une transformation laborieuse , et l'amour
de la nation a protégé son berceau. Il a grandi pour
elle et sous ses yeux; et, mûri avant l'âge par une
expérience précoce, il s'est trouvé un homme,
quand, à quinze ans, il a pris le pouvoir suprême.
Comment il a usé de ce pouvoir, avec quelle sa-
gesse habile il a su se servir des hommes d'élite ap-
pelés par lui autour de son trône , comment il a
réussi à pacifier les âmes, et, sans supprimer les par-
tis, à les modérer, à les adoucir, à renfermer stric-
tement leur action dans la limite constitutionnelle;
c'est ce que l'histoire dira, et ce qu'on ne saurait
dire aujourd'hui sans être suspect de flatterie ; mais
ce qu'on peut dès à présent constater, c'est l'intel-
ligente pratique que le jeune Empereur a su faire
de la Constitution, en maintenant tout à la fois
la plénitude des droits parlementaires et les pré-
rogatives tutélaires de la couronne. Véritable Em-
90 LE BRÉSIL,
pereur constitutionnel , don Pedro II a su s'élever
au-dessus de tous les calculs, de toutes les passions >
de tous les intérêts de parti; et il domine de la
hauteur de son rôle suprême les hommes éminents
qui prennent tour à tour place dans ses conseils.
« •
CHAPITRE TROISIÈME.
SITUATION INTÉRIEURE.
Iniquité du monopole colonial. — Il a stérilisé les ressources du Brésil. —
Dette portugaise imposée au Brésil par le traité avec le Portugal. — Mau-
vais état des finances. — Fidélité du Brésil à ses engagements. — Son
crédit s'établit. — La dette extérieure. — La dette intérieure. — Émis-
sions de papier-monnaie. — M. de Ponthos et le Budget du Brésil, —
Budgets postérieurs à 1847. — Notable et progressive augmentation des
receltes. — Temps d'arrêt momentané et sa cause. — Produits des droits
d'importation. — Tableau comparatif des dis-huit dernières années. —
Budgets des provinces. — De l'impôt foncier. — Ses dangers politiques
en général. — Ses impossibilités économiques au Brésil. — La dépense.
— Une portion considérable des dépenses à la charge des provinces. —
Dépenses générales. — Liste civile. — Les départements ministériels. —
État comparatif des dépenses portées aui budgets de 1846-47 et de 1856-57.
— Amélioration de tous les services. — Armée et flotte du Brésil. — Po-
litique pacifique de l'Empire. — L'indépendànee de Montevideo n'est pas
menacée. — Le Brésil a à conquérir son propre sol , à le coloniser. —
Routes à créer. — Chemins de fer de Rio Janeiro, de Bahia, de Pernam*
buco. — Garantie d'intérêt. — Contrat pour l'exécution du chemin de fer
de don Pedro II. — Routes carrossables. — Amélioration des rivières. —
Navigation de l'Amazone. — Quatre lignes de bateaux à vapeur sur ce
fleuve. — Double service de navigation à vapeur sur l'Atlantique, au nord
et au sud de Rio. — Mouvement intellectuel. — Les journaux. — L'insti-
tut historique et géographique. — Établissements charitables. — Les
sœurs de saint Vincent de Paul. — La sécurité individuelle. — Crimes
contre les personnes. — Nécessité d'une répression sévère. — Le juge
mis en dehors des partis par la nouvelle loi électorale. — Les cours d'ap-
pel. — Un tribunal de seconde instance par province.
Résumé. — Impulsion énergique donnée aux améliorations par le gou-
vernement. — Concours empressé du pays tout entier. — La capitale. —
Assistance financière qu'elle prête à tontes les œuvres nouvelles, — Elle
est en voie de se transformer.
Quand la double sagesse des institutions et du
gouvernement a assuré à un pays la paix au dedans
G
\
82 LE BRÉSIL.
et au dehors , et préparé la voie à tous les progrès
en garantissant l'avenir, on peut s'attendre à voir
la situation de ce pays s'améliorer de jour en jour,
et tous les germes de prospérité qu'il renferme se
développer successivement.
La seule limite à l'accomplissement de cette loi
du progrès est dans la mesure même des ressources
dont ce pays dispose» La rapidité ou la lenteur de
l'œuvre dépend de la fécondité de son sol, .de la va-
leur de ses produits, de la vigueur et du nombre
des bras qui le cultivent , des facilités de commu-
nication qui existent entre les diverses parties du
territoire et entre le pays même et le reste du
monde, enfin du degré de civilisation générale au-
quel ce pays est parvenu.
Or , jusqu'à ces dernières années, l'élément hu-
main, au Brésil, semblait avoir pris à tache de con-
trarier l'action de l'élément providentiel, et, si abon-
dantes, si magnifiques que fussent ses richesses
naturelles , sa marche progressive était arrêtée par
d'insurmontables obstacles. On eût dit que la main
des hommes s'ingéniait d'une façon sacrilège à stéri-
liser les bienfaits de Dieu,
Les métropoles, même les plus éclairées, ont eu
pour système, dans le passé du moins, de sacrifier
leurs colonies à une sorte d'égoïsme féroce. Plus la
colonie était grande et riche, plus la métropole
s'attachait à la charger de chaînes pour la pressurer
CHAPITRE TROISIÈME. 83
comme une proie. Toutes les lois que le Portugal a
appliquées au Brésil pendant trois siècles nom «eu
qu'un but d'exploitation effrontée, et le moyen à
l'usage de cette politique avide, c'était de tenir om-
brageusement la population de la colonie en debons
de Août contact avec la civilisation générale. Qu^ad
le régent de Portugal , depuis le roi Jean VI, vînt
établir au Brésil le siège de «on gouvernement, c'est
à peine s'il y avait à Rio Janeiro un collège, et les
enfants des colons qui se destinaient soit à la magis-
trature, soit au barreau, soit à la médecine, étaient
obligés d'aller prendre leurs degrés à l'université de
Coïmbre. Tous les fonctionnaires de quelque im-
portance étaient fournis par la métropole. Non-seu-
lement l'interdiction de séjour était prononcée contre
les étrangers, mais l'industrie elle-même était traitée
en étrangère et proscrite impitoyablement. De telle
sorte que les misérables habitants de l'intérieur ne
pouvaient fabriquer eux-mêmes les pauvres coton-
nades dont ils s'habillaient et qui devaient leur être
exclusivement fournies par l'entrepôt de Lisbonne.
Il y a eu des guerres civiles, des massacres d'hom-
mes qui ont eu pour cause unique cette abominable
prétention du gouvernement!
Tout était donc à faire quand le joug de la mé-
tropole eut été secoué, et l'effort même de la sépa-
ration ajoutait aux maux du passé des plaies nou-
velles. Non-seulement la proclamation de l'Indépen-
6.
84 LE BRÉSIL.
dance amenait la guerre, mais encore, par une
conséquence étrange et singulièrement inique, la
paix ne se fit, entre le Portugal et le Brésil, qu'à
cette condition que le Brésil supporterait une por-
tion de la dette contractée parle Portugal : c'est,
comme je l'ai dit ailleurs, l'arbitrage de l'Angleterre
créancière du Portugal qui imagina cette solution ,
se fondant sans doute sur la pratique usitée en Eu-
rope du partage des dettes entre les États qui se sé-
parent, mais se gardant bien de se souvenir que
cette règle était sans application légitime à l'égard
de colonies subordonnées qui arrachent leur indé-
pendance à la métropole , et qu'on s'était parfaite-
ment abstenu de l'invoquer contre les colonies es-
pagnoles.
Ainsi , à ses débuts , le nouvel Empire fut grevé
d'un passif d'un million sterling qu'il n'avait pas
touché : il n'avait pas de finances et il avait des
dettes , il n'avait pas encore de trésor et il avait des
créanciers.
C'était mal commencer, d'autant plus mal, que
sous le gouvernement de don Pedro 1 er et au milieu
des embarras qui le pressaient de toutes parts, on
fit plus d'une école financière. Le caractère à la fois
insouciant et absolu de l'Empereur s'accommodait
mal des règles d'une étroite et fiscale comptabilité,
et d'ailleurs l'esprit de gaspillage et de rapine, souf-
flé de la métropole, avait encore autour du pouvoir
CHAPITRÉ TROISIÈME, 85
des représentants en chair et en os. Bref, le Brésil
s'endettait, et chaque jour Je chiffre de ses emprunts
au dedans et au dehors grossissait à vue d'œil : le
papier-monnaie, mondant les places de commerce,
s était peu à peu substitué aux monnaies d'or et
d'argent.
Et cependant, quelque lourdes qu'aient été ses
charges financières , le Brésil les a loyalement sup-
portées, et toutes les obligations contractées par lui
ont été scrupuleusement remplies. Depuis trente ans
qu'il est en compte avec les capitalistes d'Europe, le
payement de ses échéances n'a pas été retardé d'un
jour, pas d'une heure.
Aussi la récompense de cette probité à toute
épreuve ne s'est pas fait attendre. A l'heure qu'il
est , quand la guerre a fait fléchir les effets publics
sur toutes les places , les fonds brésiliens se main-
tiennent au-dessus du pair sur le marché de Lon-
dres , et l'opinion que les banquiers se sont faite de
leur solidité est tellement bien assise , qu'ils sollici-
tent comme une faveur le renouvellement de leurs
titres aux époques fixées pour le remboursement du
capital, et que les coupons du Brésil sont considérés
à Londres non comme un fonds de spéculation,
mais comme un fonds de placement.
Le capital de la dette extérieure du Brésil s'atténue
chaque année par l'effet de l'amortissement : au
86 LE BRÉSIL.
7 mars 1853, le montant total de cette dette était
de L. 6,024,000; au 1 er décembre de la même année,
ce chiffre était réduit à L. 5,871,700, il n'était plus
au 31 décembre 1854 que de L. 5,824,200. Cette
dette résulte d'emprunts de diverses origines con-
tractés à raison de 5 °/ d'intérêt. Le plus récent de
ces emprunts est à 4 1/2 : malgré la dépression
qu'exerce la guerre sur les fonds publics, il se cote
à la bourse de Londres de 94 à 96.
Le capital de la dette intérieure, sur lequel l'amor-
tissement n'agit pas, est d'environ 183 millions de
francs, au change rond de 3,000 fr. par contos de
reis : l'intérêt est de 6, 5 et 4 °/ suivant l'époque
où la dette a été contractée.
Pour compléter le passif du trésor brésilien, il faut
mentionner une dette sans intérêts, le chiffre de ses
émissions en papier-monnaie, qu'on évalue à environ
135 millions de francs. Cette valeur de convention
est parfaitement acceptée, à son taux nominal, dans
toutes les parties de l'Empire, et les variations qu'elle
subit dans les transactions où le commerce eu-
ropéen est intéressé n'ont d'autre cause que les fluc-
tuations du change, qui s'élève ou s'abaisse selon
que le Brésil a plus ou moins à payer à l'Europe.
J'ajoute que le gouvernement a pris des mesures
efficaces pour retirer peu à peu ce papier de la cir-
culation, et qu'en retour du privilège qui lui a été
concédé, la nouvelle banque du Brésil s'est chargée
CHAPITRE TROISIÈME. 87
d'opérer à la longue ce retrait à des conditions avan-
tageuses pour l'État
La confiance que le Brésil inspire à ses créanciers»
et qui se manifeste par le cours élevé de ses titres
soit à Londres, soit au Brésil même, repose sur des
bases solide» : d'abord la loyauté du gouvernement
impérial et sa ponctuelle exactitude dans le payement
des intérêt», voilà pour le passé; quant à l'avenir,
il offre aux créanciers les garanties les plus cer-
taines dans le prodigieux développement de la pro-
spérité de l'Empire, qui se manifeste surtout par
l'accroissement successif et rapide des recettes.
L'ouvrage de M. le comte de Strotten Ponthos,
le Budget du Brésil, donne, avec les plus minutieux
détails, les chiffres des dépenses et des recettes pour
l'exercice 1846-47 (l'année financière du Brésil
commence au 1 er juillet). La dépense pour cet exer-
cice est fixée, en monnaie brésilienne, à 24,116
contos 835,939 reis, ce qui, au change de 333 1/3
(3 fr. par mille reis), fait la somme de 72,350,507 fr.
81 c. : la recette est évaluée à 25 mille contos, soit,
au même change, à 75 millions de fr: 1 .
Le livre dé M. de Pontho» a été publié en 1854e.
Irréprochable dans ses intentions, eonçu sur un plan
ingénieux et sensé, plein de documents et de chiffres
4 Les chiffres de M. de Ponthos diffèrent légèrement des
miens, parce qu'il prend pour base de ses calculs de conver-
sion le chaflge de 340 reis pour le franc;
88 LE BRÉSIL.
officiels, il avait l'irrémissible tort d'arriver beaucoup
trop lentement au jour de la publicité. Pendant que
l'honorable écrivain groupait à loisir les chiffres
qu'il avait recueillis, pendant qu'il méditait longue-
ment et consciencieusement sur les observations,
les griefs, les conseils qu'il voulait présenter, enfin
pendant qu'il faisait imprimer ses trois gros et beaux
volumes, le temps avait marché : le Brésil, de 1846
à 1854, avait fait des pas de géant, et il se trouvait
que ces chiffres, parfaitement authentiques d'ailleurs,
n'avaient plus rien d'exact, et que la situation actuelle
donnait, sur beaucoup de points, un démenti écla-
tant à ses critiques devenues surannées. C'est là ce
qui explique l'impression fâcheuse que le livre de
M. de Ponthos a causée au Brésil et les vives récla-
mations qu'il a soulevées. Évidemment les docu-
ments et les chiffres de. M. de Ponthos n'avaient
plus la valeur qu'il leur attribuait, et à ce tort invo-
lontaire du livre , il faut ajouter quelques erreurs
d'un esprit réfléchi, profond, mais roide et systéma-
tique, qui ne raisonne que d'après un fonds d'idées
préconçues, et qui s'inspire trop, à mon avis, d'un
sentiment d'absolutisme propre à l'école catholique.
Mais, je le répète volontiers , bien que le livre vive
trop dans le passé et qu'il censure souvent à faux,
aucune pensée de dénigrement et de malveillance
n'anime l'écrivain, qui désire ardemment, comme
tous ceux qui ont vu le Brésil, la prospérité de l'Em-
CHAPITRE TROISIÈME. *9
pire, et qui croit fermement à ses grandes destinées.
Je reviens aux chiffres donnés par M. de Ponthos.
À cette époque de 1846-<47, où le budget, déjà en
parfait équilibre, balançait Ses dépenses et ses re-
cettes, le Brésil sortait à peine de ces temps d agitation
qui avaient paralysé son développement. Depuis lors
les choses ont bien changé de face, et tous les bud-
gets qui se sont succédé ont accru leurs chiffres
dans une progression constante, sauf un léger temps
d'arrêt à peine senti dans ces deux dernières années,
à raison du contre-coup que le grand conflit sur-
venu en Europe à fait éprouver à tout le monde
commercial.
Voici la nomenclature des budgets des recettes i
depuis ce budget de 1846-47, dont s'occupe le livre
de M. de Ponthos. Je donne les chiffres officiels en
monnaie brésilienne, et par contos de reis, pour ne
pas hérisser ce travail de chiffres de conversion. Les
lecteurs savent que chaque contos ou million de
reis vaut trois mille francs de notre monnaie.
Le chiffre total des recettes du trésor public a été
pour l'année 1847-48 de 24,732 contos de reis.
1848-49
» 26,156
1849-50
» 28,000
1850-51
» 31,532
1851-52
» 35,809
1852-53
» 36,394
1853-54
» 34,348
90 LE BRÉSIL.
Les documents que j'ai sous les yeux , publiés au
mois de mai dernier , donnent, d'après les résultats
connus , les recettes probables du budget de 1854*
55, alors en voie d'exercice, et qui étaient évaluées
au chiffre de 34,473 contos. Quant aux recettes de
1855-56 et de 1856*57, elles sont portées aux bud-
jets votés dans l'avant-dernière et la dernière session
à 34,000 contos de reis. On peut pleinement se fier
à ces évaluations et les tenir même pour notable-
ment inférieures au chiffre définitif des recettes ,
car les ministres des finances du Brésil ont pour
louable habitude de n'enfler ni leurs espérances ni
leurs chiffres, et c'est une réserve habile, de bon
goût, qui ajourne tout au plus les satisfactions
d'amour-propre, puisque depuis près de dix ans
il n'est pas un exercice qui n'ait été réglé avec un
excédant considérable de recettes. Qu'il me soft
permis d'ajouter qu'il n'est pas possible d'apporter
dans les comptes rendus des finances un plus bel
ordre, un soin plus minutieux, plus de- clarté, phis
de loyale franchise; et tout cela se fait au Brésil
presque sans bureaucratie; car c'est une des bonnes
fortunes de l'Empire de très-peu connaître cette
plaie des pays centralisés à l'excès et des civilisations
trop mûres.
Je n'insisterai pas sur les conséquences qui résul-
tent du rapprochement à faire entre le budget du-
quel argumente M. de Ponthos et les budgets dont
CHAPITRE TROISIÈME. 91
on vient de voir les chiffres. Il est clan* que la
situation a été rapidement transformée , et l'hono-
rable écrivain ,. dont le bon sens prévoyait une amé-
lioration financière, ne la croyait cerise* pas ans»
rapide et aussi considérable. S'il eût pensé qu'à six
ans de distance, de 1846 à 1852 , son budget de
2A mille contos devait dépasser 36 mille contos,
sans impôts nouveaux , sans artifices de trésorerie ,
il n'eut pas pris la peine de raisonner sur des chif-
fres près de s'évanouir; il n'eût pas écrit son livre.
Il est vrai que le budget de 1852-53 n'a pas été
dépassé. Mais ce n'est pas à une cause qui lui soit
propre que le Brésil attribue ce temps d'arrêt , que
son gouvernement avait prévu; car à l'ouverture de
la session de 1854, l'Empereur avait annoncé dans
son discours d'ouverture qu'il fallait s'attendre à
une diminution dans les recettes , par suite du
conflit qui avait éclaté entre les principales puis-
sances d'Europe. L'Europe est troublée et la marche
progressive du Brésil s'en ressent; c'est la force des
choses i le Brésil a besoin de l'Europe , comme
l'Europe a besoin du Brésil; les transactions com-
merciales profitent à la fois à Tune et à l'autre. Or,
avec la guerre, ces transactions se resserrent, le
crédit devient moins facile , les armements mari-
times deviennent moins aventureux et plus rares ,
les services publics absorbant une bonne partie des
capitaux et des instruments de navigation; Et puis ,
92 LE BRÉSIL.
on a beau prendre ses précautions et ses garanties ,
quand on consomme beaucoup de poudre et de
plomb de guerre , on consomme toujours un peu
moins de sucre , de café , de coton , de bois d'ébé*
nisterie et de teinture, et on vend en échange un
peu moins de vins, d'étoffes, de dentelles, de beaux
meubles , de magnifiques inutilités consacrées par
la mode, Il est très-vrai que la guerre actuelle est
faite dans des conditions de sécurité qu'on n'a
jamais vues, puisque les puissances commerciales
demeurent maîtresses absolues de la mer; aussi
l'effet qu'on a ressenti au Brésil n'est-il qu'un effet
restreint , un temps d'arrêt , comme je l'ai dit , qui
a tout d'abord atteint sa limite d'influence , et qui
ne doit pas la dépasser. C'est ainsi que le ministre
des finances du Brésil a jugé la situation dans son
exposé des motifs du budget. Il affirme que la
guerre européenne a produit tout l'effet fâcheux
quelle devait exercer sur les revenus du Brésil,
qui demeureront désormais stationnai res jusqu'au
moment où la paix rétablie leur rendra leur mou-
vement ascensionnel.
Un autre motif a aussi influé, à un degré beau-
coup moindre, sur la réduction du revenu public;
celui-là est propre au Brésil, il est du fait de son
gouvernement. Je ne le lui reproche pas , au con-
traire > je l'en loue; car c'est l'application intelligente
de la règle économique la plus féconde. Un décret
CHAPITRE TROISIÈME. 93
du 23 mars 1853 a réduit de 2 % l es droits d'ex-
portation. Les revenus du Consulat ! ont dû, tout
d abord se ressentir de cette réduction; mais ce
n'est là qu'un effet passager, et qui ne détournera
pas le gouvernement brésilien de la voie qui tend
à chercher l'accroissement des recettes non dans
l'élévation des tarifs , mais dans l'augmentation des
débouchés.
Les revenus des douanes sont la principale des
ressources de l'Empire, et l'étude la plus instructive
à faire est celle qui concerne le mouvement de cet
impôt dans ces dernières années. Parmi les nom-
breux documents que le ministre des finances a an-
nexés à son dernier budget, il en est un qui , sous
ce rapport , offre les renseignements les plus signifi-
catifs et les plus curieux ; c'est un tableau compa-
ratif des produits des diverses branches du revenu
public pendant dix-huit années, depuis le 1 er juillet
1836 jusqu'au 30 juin 1854. Or voici , en ce qui
concerne les produits des droits d'importation, quels
sont les résultats que présente ce tableau. Dans la
première de ces dix-huit années (1836-1837) les
taxes de douanes ont produit 7,826 contos de reis;
dans la dernière année (1853-1854), elles ont pro-
duit 23,521 contos. En divisant les dix-huit années
4 C'est le nom qu'on donne à l'administration financière
chargée de percevoir les droits de sortie très-légers que le
Brésil impose à ses propres produits.
94 LE BRÉSIL.
en six périodes triennales , on arrive aux résultats
moyens qui suivent :
l ,e période. . .
. 6,341 contos.
2 e — . .
. . 11,694 —
3* — . .
. . 13,826 —
4« - . .
. . 15,522 —
5« - . .
. . 17,787 —
6' — . .
. . 24,373 —
En somme , le chiffre de l'importation a triplé
en dix-huit ans, et l'augmentation moyenne an*
nuelle a été de dix et sept dixièmes pour cent.
< Je remarque encore dans ce tableau que pres- #
que toutes les branches du revenu public ont
éprouvé un accroissement notable durant cette pé-
riode : je mentionne seulement les droits d'expor-
tation , qui ont presque doublé de produit , et dont
la moyenne d'augmentation annuelle a été de
4,35 °/ . Je cite encore certains revenus particuliers
à la ville de Rio, qui est placée, comme capitale,
sous l'administration directe du gouvernement, et
dont les ressources ont presque quadruplés par
un accroissement annuel dont la moyenne est de
12,96 °/ . Les revenus dont je parle, qui étaient en
1834 de 945,000 francs environ, s'élevaient, en
1854, à plus de trois millions et demi de francs.
Qu'on ne perde pas de vue que les recettes dont
CHAPITRE TROISIÈME. 96
je m'occupe et les ohiffres .que j'indique constituent
seulement les revenus généraux de l'État; mais le
Brésil a d'autres ressources , en dehors du budget
de l'Empire, il y a le budget des provinces, qui ont
leur administration et leurs finances particulières.
De ces budgets provinciaux , je n'ai sous les yeux
que celui de la province de Rio Janeiro, la pro-
vince et non la ville, laquelle, ainsi que je viens
<de le dire, est administrée par le gouvernement,
qui perçoit ses recettes et pourvoit à «es dépenses.
De ce document il résulte que la province de Rio
Janeiro évalue pour l'exercice prochain ses recettes
à larsomme de 5,537,029 francs.
En 1847-1848, d'après les documents fournis par
le livre de M. de Ponlhos, le chiffre des revenus
de cette province s'élevait seulement à 3, 144,000 fr.,
c'est-à-dire que, même en rectifiant la diversité des
changes, le chiffre de l'accroissement du revenu
s'est augmenté, en huit années, de pins des deux
cinquièmes, de 2 millions 300 mille francs, en
nombres ronds.
Voilà certes des progrès réels et assez marquants
pour permettre d'en espérer d'autres plus notables
encore.
Je n'ai pas les chiffres des autres budgets provin-
ciaux , mais de tous les documents que j'ai étudiés
il résulte que partout la même progression dans les
recettes se fait sentir, et que cet accroissement de
96 LE BRÉSIL.
ressources donne une impulsion féconde aux tra-
vaux d'utilité publique.
Il est vrai que les autres' budgets provinciaux
n'atteignent pas les chiffres du budget de la pro-
vince de Rio Janeiro ; placée dans la sphère d'ac-
tion de la capitale, dont le mouvement commercial
est immense, cette province est la plus riche de
toutes, et il en est, parmi les plus pauvres, qui n'ar-
rivent pas au dixième de son revenu; mais il en est
qui dépassent trois ou quatre millions, et je citerai,
dans le nombre , les budgets de Bahià , de Pernam-
buco, de Minas Geraës, de Sao-Paulo et de Sào-Pedro.
La principale source des recettes dans le budget
de l'État comme dans le budget des provinces , c'est
l'impôt indirect , atteignant les objets de consomma-
tion, soit à l'entrée, soit à la sortie, soit dans la cir-
culation à l'intérieur. Un des mérites de cet impôt,
quand il est modéré et bien assis , c'est que le chiffre
de ses produits grossit en raison du mouvement des
affaires, et qu'il donne la mesure de la prospérité
commerciale. Ainsi il est fort curieux de remarquer,
dans le budget de la province de Rio, qu'en 1847-
48, le droit sur la sortie des cafés, à 5 °/ , a produit
1,764,000 fr., tandis que pour 1856-57 la même
taxe , réduite à4°/ , est évaluée à 3,240,000 fr. Le
t revenu a presque doublé en huit ans , bien que la
/ taxe ait été diminuée d'un cinquième.
Les faits , à mon avis , ont plus de puissance que
CHAPITRE TROISIÈME. #7
les théories, et je tiens déjà pour un excellent impôt
celui qui , frappant les transactions du commerce ,
permet à ces transactions de se développer à Taise ,
et les gêne en somme si peu , que leur chiffre se
double en huit années. D'un autre côté et de prime
abord , j avoue mon faible pour les impôts indirects,
pourvu qu'ils soient très-légers, par cette raison
très-connue et toujours bonne, qu'ils ne sont pas
sentis par ceux qui les payent , et qu'ils se confondent
en définitive avec le prix des objets de consomma-
tion.
Mais, en dehors de ces motifs économiques, il
m'avait paru jusqu'ici que c'était surtout dans un
intérêt àe conservation politique qu'il fallait faire
des impôts indirects la principale base du revenu
d'un État bien ordonné, et je n'ai pas été médiocre-
ment surpris en voyant M. de Ponthos soutenir une
thèse toute contraire , et affirmer avec une insistance
désespérée que le gouvernement du Brésil ne fon-
derait solidement son assiette monarchique que lors-
qu'il aurait créé et fait fonctionner sur toute l'éten-
due de son vaste territoire l'impôt sur la terre,
l'impôt foncier. L'avenir de la monarchie serait à
ce prix.
Chose étrange! ce qu'un esprit fort éclairé, dé-
voué aux idées d'autorité et de liberté pratique,
demande dans un intérêt de stabilité monarchique,
tous les niveleurs démagogues , depuis soixante ans ,
98 LE BRÉSIL.
tous ceux qui ne veulent ni monarchie, ni ordre,
ni autorité , ni liberté , ni société , le demandent
également dans un intérêt de révolution et de boule-
versement social !
Depuis Babeuf et Buonarotti, le mot d'ordre des
sectes communistes a été l'abolition de l'impôt in-
direct , toutes les dépenses de l'État devant être uni-
quement supportées par les propriétaires du sol. Cela
se comprend merveilleusement bien, c'est là un
procédé sûr et court pour arriver à la suppression
de la propriété.
Et cette théorie a eu sa période d'action. En France,
en Espagne, quand les. assemblées souveraines ont
été envahies par de prétendus amis du peuple et de
la République sociale, on s'est mis à l'œuvre et on a
fait main basse sur lçs taxes indirectes. En France,
où les folies sont de courte durée , on s'est arrêté ,
grâce à un bras puissant, sur le bord de l'abîme.
L'Espagne se débat encore au milieu de ces réformes
insensées, qui ont mis à sec ses coffres, hélas! déjà
si minés; mais si elle ne prend pas enfin son parti,
si elle continue à négliger ses vraies ressources , en
gaspillant pour ses besoins temporaires son capital
de garantie , ses domaines nationaux , elle ira droit
à la banqueroute. Qu elle se hâte : il n'est que temps.
J'ai touché là à yne thèse générale : mais je re-
connais volontiers que , dans la pensée de l'hoqp~
rable écrivain auquel je réponds, il n'y a pas cette
CHAPITRE TROISIÈME. 99
exagération de haine pour l'impôt indirect, et il y a
moins encore, cela va sans dire, ce culte pervers
de l'impôt foncier considéré comme instrument de
dissolution sociale, L'impôt foncier, selon M. dePon-
tbos, est une nécessité monarchique. C'est une af-
firmation très-contestable. L'Angleterre, puissante
et solide monarchie, s'est longtemps passée de cet
impôt , et même aujourd'hui sa taxe du revenu n'est
acceptée que comme une charge temporaire qui doit
prendre fin en 1860. Je ne pense pas que la France,
si l'état de ses finances permettait qu'on dégrevât la
propriété, s'en trouvât plus mal , et elle s'est si fort
applaudie d'un premier allégement opéré, en 1850,
par le prince président, qu'un pas nouveau dam
cette voie , au jour où il pourrait se faire, serait,
j'en suis sûr, accueilli avec une enthousiaste recon-
naissance.
L'impôt foncier, dans les monarchies européennes,
remplitce mandat économiquede pourvoira une né-
cessité financière en cas d'insuffisance des taxes indn
rectes. Voilà son but, et l'expérience a appris que cet
impôt doit être ménagé comme une ressource qu'il
faut tenir en réserve pour les circonstances excep-
tionnelles. Quant à l'utilité politique de l'impôt fon-
cier , elle n'existe que dans ces monarchies qui , à
l'instar de la France des deux derniers règnes , font
du cens un privilège électoral. Or, nous avons vu
que telle n'était pas l'organisation constitutionnelle
7J
400 LE BRÉSIL.
du Brésil , et Dieu le garde d'arriver , par quelque
voie et dans quelque but que ce soit , à faire de
Félectorat un privilège!
Du reste, il y a, sur ce point, une question de
fait qui domine le débat. Avant de songer à impo-
ser la terre , il faut s'occuper de la peupler, de la
cultiver. Pour avoir des contribuables , il faut tout
d'abord avoir des colons : pour frapper la terre , il
faut tout au moins qu'elle produise. Or, le Brésil ,
en ce moment, doit s'absorber exclusivement dans
cette grande tâche de peupler et de féconder son ter-
ritoire. Faire entrevoir même en perspective une
taxe à ces populations dont on appelle le concours,
leuf annoncer à l'avance qu'elles auront tout à la fois
à se débattre contre la terre et contre le fisc , c'est
prendre la voie la plus sûre popr faire échouer la
colonisation. Cela saute aux yeux. Si ailleurs l'im-
pôt foncier est d'une utilité douteuse , au Brésil ,
dans les conditions actuelles , il serait fatal : il ob-
struerait les voies de l'avenir.
. Une dernière réflexion. L'Amérique du Nord n'a
pas de taxe foncière ,. et certains esprits sont tentés
d'induire de ce fait que la' taxe foncière est essen-
tiellement monarchique, et qu'on va droit à la Ré-
publique quand on demande presque exclusivement
& l'impôt indirect les ressources nécessaires aux dé-
penses de l'État. Rien n'est plus faux. Le système '
fiscal américain , repoussé péremptoirement par nos
CHAPITRE TROISIÈME. 4<M
novateurs d'Europe, a, beaucoup plus que les insti-
tutions politiques, réussi à consolider au milieu
de ce peuple peu scrupuleux le droit sacré de pro-
priété , que la taxe foncière aurait frappé d'une per-
pétuelle menace; il a contenu, autant que possible,
le développement de l'esprit démagogique , qui ne
respecte rien ; il lui a servi de contre-poids. C'est là ce
qui explique pourquoi nos révolutionnaires socia-
listes se sont frayé d'autres routes. Or, si on veut que
l'idée monarchique implantée au Brésil s'y assoie sur
d'inébranlables bases, il faut qu'indépendamment
de l'ordre et de la sécurité qu'elle donne, elle n'en-
traîne pas des charges et des périls sociaux dont la
République serait exempte. L'avenir du Brésil est
engagé dans ces questions, et il ne faut pas perdre
de vue que l'Empire sud-américain a aussi à influer
par la propagande du bon exemple sur ces Républi-
ques hispano-américaines qui ne paraissent pas bien
sûres d'avoir encore trouvé leur voie.
Laissons de côté ce débat, au moins prématuré,
où je ne suis sommairement entré que sur les pas de
M. de Pontbos, dont l'impôt foncier est l'idée fixe.
Voyons, le revenu étant donné, si le Brésil fait de ses
ressources un intelligent et fécond usage. Bien qu'elles
grossissent à vue d'œil, les recettes de l'Empire sud-
américain sont encore nécessairement fort bornées.
Un peu plus de 100 millions de francs, d'une part
(budget général), et peut-être 25 ou 30 millions,
♦Oî LE BRÉSIL.
d'autre part (budgets provinciaux), voilà les moyen»
qui lui sont donnés pour entourer de l'éclat néces-
saire sa monarchie, et pour faire face à tous les be-
soins publics de l'État et des provinces K Si on ne
tient compte que de la population, qui atteint à
peine 8 millions dames, dont un tiers d'esclaves,
ces moyens sont, à la rigueur, suffisants; mais si
cm considère l'étendue du territoire brésilien, pres-
que grand comme l'Europe, et qui, défriché et
cultivé, ferait vivre à l'aise 150 millions d'habitants,
on voit qu'il est difficile d'aller loin avec des res-
sources aussi restreintes.
Le premier devoir d'un gouvernement bien or-
donné, c'est de vivre, c'est de faire honneur à ses
engagements, c'est de limiter sa dépense de manière
à ne pas faire de dettes. Le gouvernement du Brésil
s'est imposé cette règle : il ne dépense pas au delà
de son revenu. Cette conduite, qu'il suit depuis
plusieurs années avec une persévérance exemplaire,
a fondé son crédit. Puissance financière d'un ordre
secondaire, le Brésil s'est acquis dans le monde des
prêteurs un crédit de premier ordre. Ses titres sont
au niveau des meilleurs effets publics , et il trouve-
rait d'autant plus aisément de l'argent, qu'il en de-
1 U faut mentionner aussi les recettes municipales , qui
doivent avoir une certaine importance, mais les éléments
me manquent pour en donner même une évaluation ap-
proximative.
CHAPITRE TROISIÈME. 403
mande moins. On verra tout à l'heure, quand je
parlerai des chemins de fer dont la construction se
prépare , que cette bonne renommée du Brésil porte
déjà 9es fruits.
Remplir ses engagements, c'est le premier devoir
des gouvernements comme des particuliers; mais ce
n'est pas tout : grande ou médiocre, il faut qu'un
État sache faire bon emploi de sa fortune , et quand
il a à se décider entre plusieurs genres de dépenses,
il faut qu'il discerne celles qui ont la plus immé-
diate utilité, celles qui ont un caractère de nécessité
gouvernementale, celles enfin qui sont le plus évi-
demment productives.
A ces points de vue , le budget du Brésil eât com-
biné avec une sagacité qui fait honneur au gouver-
nement qui le prépare et aux Chambres qui le dis-
cutent et le votait.
Ce qui a été dit de la Constitution et de la décen-
tralisation provinciale qu'elle consacre a déjà fait
comprendre que le budget général est déchargé
d'une portion notable des dépenses qui , dans les
États centralisés, pèsent sur le trésor public. Ainsi
tout ce qui concerne l'instruction primaire (géné-
rale et gratuite, aux termes de la Constitution), les
travaux publics , les établissements charitables, l'in-
demnité aux députés provinciaux, les dépenses, de
secrétairerie des présidences, certains frais de per-
ception et de recouvrement des impôts, ainsi qu'une
404 LE BRÉSIL,
partie considérable des frais de culte et de police ,
demeure à la charge des provinces, qui discutent et
votent ces dépenses dans leurs assemblées annuelles,
et qui les payent sur leurs ressources particulières.
Le gouvernement n'intervient dans quelques-unes
de ces dépenses qu'à titre de subvention.
Les recettes générales de l'État ne font face qu'aux
dépenses générales, comme la dotation de la cou-
ronne, les allocations aux membres des deux Cham-
bres, au Conseil d'État, au Corps diplomatique, aux
membres du Corps judiciaire ; les frais généraux de
culte et de police; les frais d'entretien de l'armée et
de la flotte; les frais de perception des impôts géné-
raux ; les intérêts et l'amortissement de la dette pu-
blique.
Ces dépenses nécessaires sont réglées dans un
esprit de sévère économie, mieux approprié peut-
.être aux ressources limitées du Brésil qu'à l'éclat
que semblent exiger certaines fonctions ! ; mais le
patriotisme brésilien ne réclame pas, et la carrière
publique est fort recherchée, bien que l'activité
1 Une loi du 7 août 1852 a augmenté dans des propor-
tions convenables le traitement des fonctions les plus élevées,
Ainsi, le traitement des ministres a été porté de 21,600 fr,
à 36,000; celui des conseillers d'État, de 7,200 à 12,000
celui des magistrats de la Cour suprême, de 12,000 à 18 ; 000
celui des conseillers de Cour d'appel, de 9,000 fr. à 12,000
Une augmentation proportionnelle a été accordée aux ma-
gistrats inférieurs.
CHAPITRE TROISIÈME. 105
commerciale, de Rio, de Bahia, de Pernambuco,
et même des grands centres de production de Finté-
rieur, ouvre au travail intelligent les plus riches
perspectives.
La liste civile a été établie par une loi du 28 août
1840. La dotation de l'Empereur est fixée à 800 con-
tos de reis (2,400,000 fr.); la dotation de l'Impé-
ratrice est de 96 contos (288,000 fr.) Les princes et
princesses de la maison impériale reçoivent égale-
ment soit des dotations, soit des pensions alimen-
taires, et le budget fait face aux frais d'éducation
des princesses mineures filles de l'Empereur. Ces
allocations diverses, en y joignant le douaire de
S. M. l'Impératrice vetive de don Pedro P r , portent
le chiffre total de la liste civile à la somm^ de
1,083 contos de reis, soit 3,249,000 fr.
Ce chiffre est modeste; mais, à l'honneur du
jeune Empereur, on doit dire qu'il lui suffit non-
seulement pour soutenir l'éclat de son trône , mais
encore pour faire bénir son nom et le nom de l'Im-
pératrice par une inépuisable bienfaisance.
Le ministère de l'Empire (intérieur), qui renferme
les chapitres relatifs à la liste civile, aux deux Cham-
bres, au Conseil d'État, comprend en outre toutes
les dépenses qui concernent l'enseignement supérieur
des facultés et l'enseignement secondaire , les insti-
tutions littéraires et scientifiques, l'Académie des
beaux-arts, l'hygiène et la santé publiques, enfin
406 LE BBÉSIL. -
l'administration des postes, l'administration des
terres publiques et les dépenses particulières à la
capitale. Ce département ministériel prend , dans le
budget voté cette année pour l'exercice «1856-57, la
somme de 15,937,617 francs. Dans le budget de
1846-47, sur lequel raisonne M. de Ponthos, le
chiffre total des allocations du ministère de l'Empire
ne s'élève qu'à 8,828,970 fr.
Les allocations du ministère de la justice, qui
comprend les cultes, la police, la garde nationale ,
sont portées , dans le nouveau budget, au chiffre de
9,007,417 fr. Le budget de 1846-47 n'allouait à ce
ministère que la somme de 4,723,115 fr.
Les allocations du ministère des affaires étrangères
servent, dans le budget nouveau , à 1,766,160 fr.
Ici la dépense a moins varié, et le budget de
1846-47 alloue 1,649,220 fr.
Pour le ministère de la marine, la différence est
considérable : le chiffre du budget voté cette année
est de 13,611,849 fr; Celui du budget de 184&47
était seulement de 10,336^189 fr.
Le chiffre des dépenses du ministère de la guerre
s'est accru dans des proportions encore plus fortes.
Voici, ai regard l'un de l'autre, les deux budgets :
budget de 1846-47, 17,409,925 fr.; budget de
1856-57, 26,079,052 fr.
Enfin les dépenses du ministère des finances s'é-
lèvent, dans le budget actuel , à la somme de
CHAPITRE TROISIÈME. W
34,954,048 fr.; elles n'étaient, dans le budget de
M. dePonthos, que de 29,403,687 fr.
Je ne signalerai pas, en détail, les causes des aug-
mentations considérables qu'on remarque dans les
allocations du plus récent budget et qui s élèvent en
totalité au chiffre de pins de 29 millions. Il me
suffira de dire que cet accroissement d'allocations,
qui s'est opéré graduellement, au fur et à mesure
de l'accroissement du revenu public, a eu pour but
et pour effet d'améliorer non-seulement la situation
des fonctionnaires de toutes les classes, mais encore
la plupart des services publics trop maigrement
dotés, et de créer de nouveaux services d'une utilité
incontestable. Ainsi une somme de 1,700,000 francs
a été allouée à la nouvelle administration des terres
publiques, qui est appelée par ses travaux à donner
l'impulsion à l'œuvre capitale de la colonisation de
l'Empire r ainsi encore, les travaux publics géné-
raux, qui ne figurent au budget de 1846-47 que
pour une somme de 336,000 fr., participent au
budget nouveau pour 1,200,000 fr. Ce n'est encore
qu'une œuvre à l'état d'embryon, et qui recevra
du temps des développements considérables, car il
y a bon nombre de travaux à effectuer, qui ont un
caractère d'utilité générale et qu'on ne peut aban-
donner à l'action trop spéciale et aux ressources
trop restreintes des provinces. Enfin je citerai le
chapitre des arsenaux militaires et des approvision-
i
408 LE BRÉSIL.
nenients de guerre, dont le chiffre s'est élevé de
1,500,000 fr. à plus de 4 millions et demi.
Avec les ressources qu'on vient d'indiquer, le
Brésil a sur pied la meilleure armée et la meilleure
flotte de toute 1'Aroériqne méridionale et centrale.
Cette armée n'est pas nombreuse; elle s'élève à
vingt mille hommes environ, sans parler de la garde
nationale, qui est régulièrement organisée et qu'on
mobilise facilement en cas de besoin. Mais si le chif-
fre de l'armée est restreint, elle est bien tenue, bien
soignée, bien disciplinée; on ne connaît pas au Brésil
ces cadres monstrueux de généraux et de colonels
innombrables qui dévorent le budget des Républi-
ques hispano-américaines et ne laissent pas une
piastre disponible pour payer des soldats. L'état-
major général du Brésil se réduit à quatre lieutenants
généraux, huit maréchaux de camp, seize brigadiers
généraux, les officiers supérieurs et inférieurs en
proportion. Bien commandée par des chefs qu'elle
connaît, l'armée est pleinement dévouée au trône et
aux institutions , et on a fait, à son grand honneur,
cette curieuse remarque, qu'au milieu des séditions
et des révoltes qui ont désolé le Brésil pendant vingt
années, la fidélité des troupes n'a pas été une seule
fois, un seul instant, ébranlée : en face des partis,
elles se sont toujours ralliées sous le drapeau impérial.
La flotte du Brésil se divise en navires à voiles et
en navires à vapeur. D'après le dernier rapport du mi-
CHAPITRE TROISIÈME. 409
nistre de la marine, elle est ainsi composée : navires
à voiles, 2 frégates, 7 corvettes à batterie découverte,
8 bricks-barques et bricks, 17 bricks- goélettes,
goélettes, pataches, canonnières et yachts; navires
à vapeur ; 1 vapeur de 300 chevaux, 2 de 220, 2
de 150, 4 de 130, 1 de 90, 2 de 70, 1 de 40, 2
de 25.
Pour atteindre au cadre normal fixé par décret
du 26 janvier 1850, il manque à la flotte à voiles
2 corvettes à batterie couverte, 1 corvette de second
ordre, 4 bricks et bricks-barques, et dans la caté*-
gorie des navires à vapeur, 3 frégates de 300 che-
vaux , 4 corvettes de 220 et 2 vapeurs de dernière
classe. Elle a, en dehors du cadre normal, 2 petits
navires à voiles, 2 vapeurs de troisième ordre, 1 de
90 chevaux, 2 de 25.
La transformation du vieux matériel entraîne né-
cessairement quelques lenteurs, mais l'impulsion
est donnée et le cadre normal ne tardera pas à être
atteint. Le résultat obtenu est déjà notable : le Brésil,
qui n'avait il y a six ans que trois petits bateaux
à vapeur, met en ligne aujourd'hui seize navires
armés de ce puissant moteur et possédant une force
de 2,000 chevaux. L'Angleterre a fourni une partie
du nouveau matériel et les arsenaux de l'Empire ont
déjà commencé à le compléter, sous la direction
d'ingénieurs brésiliens.
Tout est relatif dans les choses humaines, et l'effort
M* LE BRÉSIL
est ridicule quand il 9e grossit au delà des propor-*
tions de l'obstacle. Avec ses 20 mille hommes de
troupes régulières et ses cinquante navires de guerre,
à vapeur et à voiles, le Brésil est en mesure de faire
face à toutes les éventualités du dehors. Je ne parle
pas des chances d'une guerre avec l'Angleterre, la
France, ou même les États-Unis, guerre qui serait
un non-sens, puisqu'il ne saurait y avoir entre les
grandes puissances maritimes et Le Brésil aucun in-
térêt sérieux et contraire à débattre, par conséquent
aucune cause plausible de conflit, et puisque le
commerce, ce lien irréfragable des peuples, multiplie
chaque jour les relations et les échanges entre les
grands centres industriels du Nord et les riches et fié*
condes contrées de l'Amérique du Sud. Mais l'Em-
pire brésilien a des voisins inquiets, remuants, qui
ont été plus d'une fois tentés de porter hors de leurs
frontières l'agitation qui est chez eux en permanence.
Les forces respectables dont le Brésil dispose, outre
qu'elles sont une garantie de sécurité intérieure,
doivent avoir pour effet de contenir ces efferves-
cences et d'imposer aux Républiques hispano-améri-
caines le respect des droits de l'Empire. Des exemples
récents ont prouvé que, si désireux qu'il soit de gar-
der la paix, le Brésil sait au besoin témoigner de sa
force, qu'il sait faire la guerre et qu'il la fait bien.
Le cadre restreint de cet écrit ne me permet pas
d'entrer dans le détail de la guerre contre Rosas,
CHAPITRE TROISIÈME. 4M
guerre aussi habilement conduite qu'ont été heureu*
sèment dirigées les négociations qui ont enlacé à
l'avance le dictateur argentin dans un réseau d enne-
mis, en coalisant contre lui l'Uruguay , le Paraguay
et les Argentins eux-mêmes ralliés sous le drapeau
d'Urquiza.
Mais la politique du Brésil est essentiellement pa-
cifique, et commerciale. Ceux qui l'ont étudiée avec
impartialité rendent à l'Empire cette justice que,
même avec des adversaires plus faibles, il évite vo-
lontiers le trouble qu'apporte la guerre et qu'aucune
pensée d'ambition ne se cache sous ses actes. Pour-
tant quelques agents politiques des grands États eu-
ropéens ont prêté, dit-on, au Brésil d'autres pensées.
Désireux de prouver leur pénétration et de se donner
de l'importance, ils ont tenté de faire prendre le
change i leurs gouvernements. Il leur a semblé,
par exemple, que l'absorption de Montevideo arron-
dirait parfaitement le territoire de l'Empire en lui
donnant la clef de cette magnifique mer intérieure
de la Plata, et ils ont vu la pauvre République de
l'Uruguay si déchirée et si impuissante qu'ils n'ont
pas douté un instant que l'intention du gouverne-
ment impérial ne fût de rectifier sa frontière, en
mettant, à la première occasion, la main sur cette
bande orientale qui était comme sa limite du Rhin.
Les événements ont prouvé combien cette perspica-
cité prétendue était en défaut et combien étaient
m LE BHÊSZL.
mal fondées les appréhensions qu'on voulait inspirer
à l'Europe. Une première fois, en 1852, une armée
brésilienne est entrée sur le territoire de l'Uruguay,
elle a arraché la défaillante République aux étreintes
de Rosas; puis, dès que le dictateur a été renversé,
elle a repris pacifiquement le chemin de l'Empire,
en consacrant par un traité nouveau l'indépendance
de l'État oriental. Une seconde fois, au commen-
cement de 1854., une division impériale forte
de 5,000 hommes est arrivée à Montevideo; sur la
demande instante du président et en exécution d'une
des clauses du traité qui obligeait le Brésil à prêter
son assistance pour le maintien du gouvernement
légal. Cette force militaire a assisté l'arme au bras
à une révolution nouvelle; ne pouvant aider le pré-
sident Florès dans ses entreprises ouvertement in-
constitutionnelles, elle s'est bornée, au milieu des
conflits locaux? à maintenir la sécurité publique.
Quand l'affaire a été tant bien que mal arrangée, le
gouvernement impérial a officiellement signifié au
président provisoire de la République que son in-
tention * formelle était de rappeler ses troupes; à
l'heure où j'écris, il n'y a plus un soldat brésilien
dans l'État de Montevideo, le mouvement d'évacua-
tion ayant dû être terminé le 15 décembre. Assuré-
ment ce n'est pas là la conduite d'un gouvernement
qui aurait eu une arrière-pensée d'envahissement
Les prétextes ne manquaient pas au Brésil pour
CHAPITRE TROISIÈME. 443
continuer son intervention avec un caractère plus
significatif, car l'État oriental lui doit deux millions
de piastres. Rien ne lui était plus facile d'ailleurs
que de prendre parti dans les luttes intestines aux-*
, quelles il assistait, et de s'assurer ainsi les sympathies
d'une portion au moins de la population. C'est là ce
qu'aurait fait certainement toute puissance qui au-
rait voulu s'ouvrir les voies à une domination pro-
chaine. Le Brésil n'a rien fait de pareil, et il est im-
possible de prouver d'une façon plus péremptoire
combien son désintéressement est sincère.
En effet, le Brésil a d'autres conquêtes à faire,
plus urgentes et plus fécondes que celles des pays
qui l'avoisinent. Il a à arracher à la stérilité son ma-
gnifique territoire; il a à remplir du bruit des co-
gnées et des voix mâles des travailleurs le silence de
ses solitudes; il a à rendre ses fleuves, les plus
beaux fleuves du monde, accessibles à la naviga-
tion et au commerce; il a à percer des routes à tra-
vers les espaces incommensurables de l'Empire pour
mettre le centre en communication avec le littoral,
pour ouvrir au monde ce livre fermé et plein de
mystère de l'Amérique intérieure; il a à faire rayon-
ner le flambeau de la civilisation dans les profon-
deurs épaisses de ses forêts vierges; il a, en un mot,
une œuvre gigantesque à accomplir, œuvre qu'il a
résolument entreprise, mais que le travail d'un
siècle pourra à peine mener à fin. Quand ce siècle
8
444 LE BRÉSIL.
sera expiré, quand il aura accompli son immense
tâche , quand il aura peuplé el fécondé l'Empire ,
depuis le 4* degré de latitude nord jusqu'au 34 e de-
gré de latitude sud , depuis le 37 e jusqu'au 73 e de-
gré de longitude ouest, il sera temps alors , si les
150 ou 200 millions de Brésiliens se trouvent trop
à 1 étroit dans leurs limites géographiques , il sera
temps de songer qu'on pourrait à la rigueur étendre
la main jusqu'à la Plata. Mais cela ne regarde ni la
génération présente ni celle qui la suivra , et sans
se préoccuper d'un avenir qui n'appartient à per-
sonne , le gouvernement du Brésil suit la loi de sa
politique naturelle, en se vouant exclusivement aux
œuvres de la paix.
Quelle est la première et la plus importante de
ces œuvres,, celle vers laquelle doivent converger
toutes les autres? C'est, sans conteste, l'œuvre de la
colonisation , urgente toujours , puisque le Brésil a
un territoire immense à peupler et à mettre en va-
leur, plus urgente aujourd'hui que jamais, car la
suppression radicale de la traite, accomplie enfin
à l'éternel honneur de l'empereur don Pedro II , de
son gouvernement et de la nation tout entière,
menace sérieusement d'une prochaine disette de
bras l'agriculture brésilienne.
C'est précisément parce que la question de la co-
lonisation prime toutes les autres que je me suis
réservé d'en faire l'objet d'une étude spéciale. Dan»
CHAPITRE TROISIÈME. 445
le dernier chapitre de ce livre , je résumerai ce qui
a été fait jusqu'ici et le travail d'avenir que prépare
si heureusement la nouvelle administration des terres
publiques.
Mais les terres fussent-elles prêtes à recevoir les
colons , et ceux-ci eussent-ils compris tous les avan-
tages d'une expatriation au Brésil, le mouvement
d'émigration serait bientôt arrêté, si entre les centres
où doivent se constituer les colonies et le littoral de
l'Atlantique des voies de communication n'étaient
pas ouvertes. Le Brésil manque de routes carrossables,
tout le monde le sait, et on le sait mieux au Brésil
qu'ailleurs , et cette difficulté des transports paralyse
tout à la fois la création d'exploitations nouvelles
et le développement des exploitations existantes.
Fait-on quelque chose pour obvier au mal? A-
t-on pris des mesures pour diminuer les distances,
en frayant des voies praticables à travers les forêts
profondes et les serras inaccessibles? Peut-on espé-
rer qu'à une époque qui ne sera pas trop éloighée
on pourra voyager, au moins dans une partie de
l'intérieur du Brésil, autrement qu'à dos de mulet?
Oui, cette espérance est permise; oui, il s'est
fait au Brésil quelque chose et il se prépare plus
encore, de telle sorte qu'on entrevoit, dans un ave-
nir assez prochain , le moment où la vie commen-
cera à circuler dans l'intérieur de l'Empire. Oui ,
cette transformation s'apprête : elle est déjà beau-
8.
416 LE BRÉSIL.
coup plus qu'une espérance , elle entre dans la voie
de la réalisation.
Avec les ressources restreintes dont les provinces
disposent , avec l'assistance fort limitée aussi que le
trésor général peut leur prêter , il aurait fallu me-
surer les délais de cette transformation non par des
années, mais par des siècles. Heureusement si le
pays est limité dans ses ressources, son éducation
financière et économique est fort avancée, et son
génie commercial lui a suggéré les moyens de mener
l'œuvre à fin, en usant hardiment du crédit qu'il
s'est si honorablement créé.
Ce que l'État ne peut faire, ce que théorique-
ment il n'est pas bon qu'il fasse, l'industrie et les
capitaux privés se sont chargés de l'entreprendre.
Voici ce qui s'est passé. Une loi avait approuvé
l'établissement de trois lignes très-importantes de
chemin de fer, partant, l'une de 'Rio Janeiro,
l'autre de Bahia , la troisième de Pernambuco , et
parcourant les points commerciaux et agricoles les
plus peuplés et les plus productifs de ces trois ri-
ches provinces. Pour attirer les capitaux étrangers
et indigènes dans ces opérations, l'État avait ga-
ranti aux entrepreneurs un intérêt de 5 °/ *
La mesure était excellente , mais l'intérêt garanti
était bien minime dans un pays où l'argent produit
beaucoup par le travail. L'assemblée provinciale
de Bahia. avisa un moyen de faire accueillir sa
CHAPITRE TROISIÈME. 447
ligne par les capitalistes. En sus des 5 °/ g amn -
tis par l'État, elle donna une garantie supplé-
mentaire de 2 °/o* Ije* assemblées des provinces
de Rio Janeiro et de Pernambuco suivirent cet
exemple.
A la suite de ces mesures prises en 1854, l'atten-
tion des entrepreneurs anglais se porta sur ces
grands travaux', et après une étude approfondie du
plan et des devis du chemin de fer projeté de Rio ,
une compagnie ayant à sa tête M. Price conclut avec
le représentant du Brésil à Londres , M. Sergio de
Macedo , un traité par lequel elle s'engage à exécu-
ter immédiatement cette ligne. Le gouvernement
brésilien approuva l'initiative de son habile agent en
sanctionnant le contrat.
Ce chemin, qui prend le nom de don Pedro H,
partira de la capitale , et se bifurquera à quelques
lieues, pour atteindre d'un côté la frontière de la
province de Minas Geraës , de l'autre côté la fron-
tière de la province de Saint-Paul, La dépense de
l'établissement du chemin est évaluée à 38 mille
contos de reis (114 millions), que la compagnie se
charge de fournir , moyennant la garantie d'intérêt
de 7 °/ stipulée pour trente-trois ans et la con-
cession de l'exploitation du chemin pendant quatre-
vingt-dix ans. La ligne doit être exécutée tout en-
tière dans un délai de dix années , mais on estime
que la portion la plus importante et la plus lucra-
44* LE BRÉSIL.
tive, celle qui va jusqu'au Rio Parahyba, sera
achevée en moins de six ans.
Pendant que cette affaire se concluait, des pour-
parlers avaient lieu avec d'autres capitalistes anglais
au sujet des lignes de Pernambuco et de Bahia. Des
ingénieurs avaient été envoyés sur les lieux pour
étudier les tracés, et on avait le sérieux espoir d ar-
river aussi à une conclusion.
Si les Anglais, que leur expérience industrielle place
au premier rang pour l'exécution des voies ferrées,
se sont réservé la direction des travaux , le concours
des capitaux privés du Brésil n'a pas manqué cepen-
dant à la patriotique entreprise du chemin de fer
de don Pedro II. Une part très-considérable des ac-
tions formant le fonds social a été souscrite à Rio, et
l'affluence a été grande , à en juger par les doléances
et les récriminations qu'ont fait entendre dans les
journaux de la capitale les nombreux solliciteurs qui
n'ont rien obtenu ou qui n'ont eu qu'une part trop
faible dans la distribution des actions.
On ne peut pas faire des chemins de fer partout,
mais partout il est bon et nécessaire de frayer des
routes aux voitures et d'améliorer les rivières, ces
chemins qui marchent, de manière à les rendre pra-
ticables aux transports. C'est ce que paraissent très-
bien comprendre les assemblées provinciales, et leur
tendance unanime est d'affecter à ces travaux fé-
conds leurs ressources disponibles. Mais ces ressources
CHAPITRE TROISIÈME. 119
5 , et là aussi l'intelligence économique
supplée à l'insuffisance des coffres publics. Ainsi,
l'année dernière, rassemblée de Saint-Paul a décrété
tout un réseau de voies soit par eau , soit par terre,
qui embrasse l'étendue de la province entière. Pour
attirer les entrepreneurs , die a établi tout à la fois
un droit de péage 9 un monopole de transport et
une garantie d'intérêt En vue du but à atteindre,
tout est admissible, même le monopole. 11 vaut
mieux pour les voyageurs être voitures par une en-
treprise privilégiée que de n'être pas voitures du tout.
Je cite un exemple , mais les documents que j'ai
sous les yeux établissent que partout l'impulsion est
donnée, et qu'il y a rivalité entre les provinces pour
améliorer leurs voies de communication.
J'en trouve surtout la preuve dans le rapport
qu'a présenté cette année aux Chambres le ministre de
l'Empire. J'ai dit qu'une portion des fonds généraux
était destinée à subventionner les travaux publics à la
charge des provinces. Le rapport énumère les tra-
vaux très-nombreux en voie d'exécution dans cha-
cun des ressorts provinciaux et les subventions ac-
cordées par le gouvernement. L'amélioration des
rivières a une très-grande part dans ces distributions.
Parmi ces cours d'eau qui sillonnent le Brésil et
qui sont destinés à devenir en peu d'années un des
plus puissants véhicules de sa prospérité, il en est
un qui est le plus grand fleuve du iqonde, et qui
4*0 LE BRÉSIL,
mérite une mention spéciale, c'est l'Amazone dont
le cours à plus de treize cents lieues de développe-
ment, et qui, grossi par des milliers de tributaires,
a soixante-douze lieues de largeur à son embou-
chure. Le Brésil, en possession du cours inférieur
et des bouches de cet immense fleuve, serait impar-
donnable s'il avait négligé de faire concourir à ses
développements présents et futurs ce grandiose élé-
ment de prospérité. Certes , il y a là beaucoup à
faire, car ces rives du fleuve majestueux, à la végé-
tation puissante, sont presque entièrement dépour-
vues de population. Quelques tribus d'Indiens ont
pu à peine s'acclimater sous le climat torride de la
zone équatoriale.
Pour le moment , le gouvernement du Brésil a
fait ce qui était possible : il a créé, par une mesure
énergiquect bardie, la navigation sur le grand fleuve.
Une compagnie puissante s'est chargée , moyennant
une subvention assez considérable, mais qui doit
diminuer progressivement , d'établir sur l'Amazone
quatre lignes de bateaux à vapeur, qui doivent des-
servir tous les points habités du fleuve et de ses
principaux affluents, et dont l'une doit s'avancer
jusque dans les eaux supérieures du fleuve, sur le
territoire du Pérou.
Parmi les charges imposées à la compagnie, en
retour du subside qui lui est accordé, il faut signa-
ler l'obligation de créer à ses frais sur les bords* du
CHAPITRE TROISIÈME. 421
fleuve six centres coloniaux dans un délai qui ne
pourra pas excéder six années, et six autres établis*
sements du même genre dans un second délai de
quatre ans. Chacune de ces colonies aura au moins
six cents habitants, tous d'origine européenne et
importés aux frais de la compagnie. Déjà, un de ces
établissements, formé avec des colons des Açores,
est installé dans le voisinage de la ville de Barra,
chef-lieu de la province des Amazones , et il a pris
la dénomination de Maua , du nom d'un célèbre
banquier de Rio , un des chefs de l'entreprise de na-
vigation sur le fleuve. Le service des bateaux à va-
peur est en pleine activité, et tout récemment on a
publié à Barra le récit curieux et naïf d'un voyage
d'exploration accompli sur un des bateaux de la
compagnie , par le président de la province, qui a
remonté le fleuve jusqu'à la ville péruvienne de
Nanta. Sa double traversée d'aller et de retour a
duré vingt-huit jours, du 11 mars au 8 avril. Le
journal du voyage , écrit par le secrétaire du gou-
vernement provincial, M. Joâo Wilkens de Mattos,
ressemble tout à fait à un récit de découvertes, à
une promenade au milieu de tribus sauvages.
En attendant que ces louables efforts aient déve-
loppé les richesses de l'intérieur en y attirant la pcv-
pulation et le commerce , l'activité des affaires se
porte sur le littoral que baigne l'océan Atlantique.
La sollicitude du gouvernement s'attache à multi T
43* LE BRÉSIL
plier de jour en jour davantage les communications
entre les divers points de la côte. Deux lignes régu-
lières de bateaux à vapeur, l'une bis-mensuelle,
l'autre mensuelle, partant toutes deux de Rio, des-
servant Tune le nord, l'autre le sud de l'Empire. Ce
sont encore des entreprises particulières subvention-
nées par le gouvernement. Leurs contrats viennent
d'être renouvelés cette année , et au prix d*une
légère augmentation de subvention , les obligations
des compagnies ont été étendues, de manière qu'au-
cun port de quelque importance ne soit privé de
ces moyens rapides de communication.
Dans cette revue abrégée et restreinte , je puis à
peine indiquer quelques-unes des améliorations ma-
térielles opérées par le gouvernement ou avec son
concours. J'aurais encore beaucoup à dire; car,
dans ces dernières années , tous les services admi-
nistratifs ont été notablement améliorés, et il est
évident que le gouvernement est en marche comme
le pays. Ce qui est remarquable surtout , c'est que
ce n'est pas seulement dans le côté positif et maté-
riel des choses que le progrès se signale; le mouve-
ment intellectuel n'est pas moins développé, grâce
à l'impulsion donnée d'en haut et aux ressources de
l'esprit d'association fort apprécié et fort bien prati-
qué. Rio surtout a ses poètes, ses écrivains, son
public lettré, ses journaux grands comme le TimeSj
gorgés d'annonces, mais bien rédigés et d'une sa-
CHAPITRE TROISIÈME. 423
veur locale parfois fort piquante; il a ses sociétés
littéraires et savantes, une entre autres, l'Institut
historique et géographique, dont l'Empereur est
membre , et membre des plus assidus et des plus
actifs. A côté de ces développements donnés aux
travaux de l'intelligence, il y a dans les institutions
et les moeurs du Brésil la tutelle pieuse de tout ce
qui est faible et de tout ce qui souffre, de l'enfant
qui, par tout l'Empire, reçoit le bienfait de l'instruc-
tion gratuite; du noir qui, dans certains cas, est pro-
tégé par un juge spécial; du pauvre malade qui est
assisté et soigné dans ses infirmités. Les moindres
villes de l'Empire ont leurs hôpitaux dotés par lâcha-
nte privée, et au besoin par les coffres provinciaux.
La capitale, en ceci comme en toutes choses, donne
noblement l'exemple. Elle a sa maison de la Miséri-
corde, placée aujourd'hui sous la haute direction
du président du Conseil marquis de Parana, et qui
n'a rien à envier aux plus parfaits établissements
hospitaliers de l'Europe. Un touchant emprunt fait
à la France est venu compléter récemment l'orga-
nisation de la maison de la Miséricorde : nos sœurs
de saint Vincent de Paul ont été appelées à faire le
service intérieur de cet établissement, et là, comme
en Orient, ces pieuses femmes ont récolté la recon-
naissance publique et fait bénir le nom de la
France. Bahia s'est piqué d'émulation : la seconde
ville de l'Empire a voulu aussi avoir ses sœurs de
\U LE BRÉSIL,
charité, et la propagande qu'exerce leur admirable
dévouement étend chaque jour ses effets et mul-
tiplie les demandes auprès de la maison mère de
Paris.
Tout est donc en progrès au Brésil, et en progrès
notable. Mais est-ce à dire qu'il n'y a rien à repren-
dre, rien à regretter dans la situation générale de
l'Empire? Pas le moins du monde, et celui-là ne
serait pas l'ami sincère du Brésil qui lui laisserait
croire qu'il n'a plus de sérieux obstacles à surmon-
ter, que tout est au mieux comme il est, et que son
avenir se fera tout seul. C'est au prix de grands
efforts et de soins incessants que cet avenir donnera
tout ce qu'il promet. Les institutions politiques sont
excellentes , elles garantissent la sécurité publique ;
mais les défauts des mœurs neutralisent leurs bons
effets, en ce qui concerne la sécurité individuelle.
Il y a dans le rapport présenté aux Chambres par le
ministre de la justice de tristes et sévères pages
consacrées à la nomenclature funèbre des crimes
contre les personnes, et les chiffres des assassinats et
des meurtres commis dans l'année se rapprochent
fort des statistiques lugubres que fournissait la
Corse au temps des plus ardentes vendetta* Je sais
que ces crimes , plus fréquents d'ailleurs dans les
contrées moins civilisées de l'intérieur que sur le
littoral, sont rarement l'œuvre des passions basses;
qu'on ne dépouille pas, qu'on ne vole pas ceux
CHAPITRE TROISIÈME. 4M
qu'on tue , et qu'il n'y a pas d exemple qu'un
meurtrier ait frappé les voyageurs isolés qui s'en
reviennent des mines, à travers des forêts épaisses,
portant dans leurs valises des diamants ou des mé-
taux précieux. Cela est vrai; on n'assassine pas pour
voler , mais on assassine par ardeur de sang , par
vengeance et pour assouvir des haines héréditaires.
Ces lamentables excès n'atteignent pas les étrangers,
même ceux qu'un long séjour a naturalisés au
Brésil; mais ce n'en est pas moins une tache pour
l'honneur de l'Empire, une tache qu'il faut effacer.
Un système de prompte et rigoureuse répression
peut seul apporter un efficace remède au mal, qui
devra d'ailleurs singulièrement s'atténuer a mesure
que la civilisation gagnant du terrain fera dispa-
raître ces forêts impénétrables qui servent de re-
paire aux criminels. Mais la justice a, dès à présent
et toujours, son rôle qu'elle devra très-certainement
mieux remplir aujourd'hui que la nouvelle loi
d élection, prohibant le cumul des fonctions judi-
ciaires et du mandat législatif, détournera le ma-
gistrat de toute pensée de brigue électorale et lui
laissera sa pleine impartialité* Le Brésil a adopté,
pour le premier degré de juridiction, la règle du
juge unique; c'est à mon avis une règle excellente,
car il est plus aisé de trouver un bon magistrat que
trois, que cinq et que sept, et ce n est pas toujours
le meilleur élément qui l'emporte dam les tribu*
426 LE BRÉSIL,
naux composés d'éléments divers. Mais il faut, pour
que la justice soit bien rendue par le juge unique,
qu il soit dégagé de toute préoccupation politique,
et par conséquent de toute faiblesse pour tel ou tel
individu, telle ou telle coterie qu il ménagerait dans
un intérêt électoral. Ce but sera immanquablement
atteint par la loi qui vient d'être votée, et il y a tout
lieu d'espérer que la répression des crimes contre
les personnes prendra de cette situation nouvelle
faite au juge une plus complète efficacité. Puisque
je parle de la magistrature, je me permettrai une
dernière observation. Pour la vaste étendue de l'Era-
pire , il existe seulement quatre cours d appel qui
siègent à Rio Janeiro , à Babia , à Pernambuco et
à Maranbam. Le zèle de ces magistrats, très-haut
placés dans l'estime publique, ne saurait suffire à
leur tache, et dans l'intérêt des justiciables séparés
par d'énormes distances des tribunaux supérieurs ,
il serait très-désirable que chaque province possédât
une juridiction du second degré. La nécessité de
cette création, que des difficultés financières ont dû
seules faire ajourner, est démontrée avec force dans
le Relatorio du ministre ^de la justice, qui finira
certainement par avoir gain de cause auprès des
Chambres.
Je résume cet aperçu, bien incomplet, de la si-
tuation intérieure du Brésil : ce qui ressort pour
moi des nombreux documents que j'ai étudiés,
CHAPITRE TROISIÈME. Ml
c'est l'ardente volonté des hommes du pouvoir, de
l'Empereur, de ses ministres, des Chambres législa-
tives, de hâter, par toutes les mesures que permet
l'état financier et que ne condamne pas la prudence,
cet avenir de richesse et de grandeur qui, dans la
conviction de tous f est promis au Brésil. Ce qui
ressort encore de cette étude, c'est le concours em-
pressé, unanime, que prêtent à Faction gouverne-
mentale les intelligences et les capitaux de l'Empire,
s'inspirant du patriotisme des masses.
C'est à Rio Janeiro surtout que ces tendances se
manifestent. Rio est une riche et puissante cité, qui
compte aujourd'hui environ 300,000 habitants, qui
a les habitudes des grandes spéculations et du grand
commerce, et qu'aucune entreprise n'effraye quand
il s'agit de faire faire un pas de plus au Brésil. Ces
braves et dignes F lumineuses \ assistés de grand cœur
par l'élite du commerce européen , qui a ses comp-
toirs dans cette place anséatique, semblent décidés à
ne reculer devant aucun effort d'où peut naître
un bien pour leur beau pays. Leur confiance est
sans bornes, et leur bourse paraît aussi inépuisable
que leur confiance. Qu'il s'agisse de créer un grand
établissement de crédit public et privé, à l'instar
des banques de France et d'Angleterre , à peine la
* C'est le nom , expliqué par son étymologie, qu'on donne
aux habitants de la capitale.
428 LE BRÉSIL,
loi a-t-elle paru , à peine la souscription est-elle ou-
verte, et aussitôt l'argent afflue, et il se trouve qu'on
a souscrit dix fois le capital nécessaire à l'établisse-
ment de la banque. Pour le chemin de fer de don
Pedro II, même empressement. Pour des entre-
prises, même peu avantageuses, lorsqu'elles flattent
par quelque côté l'amour-propre national, les capi-
taux viennent aussi d'eux-mêmes. Ainsi le petit che-
min de fer de Rio à Petropolis est achevé par la
compagnie M aua. On tenait à avoir à Rio , avant
tout autre État de l'Amérique du Sud, un échantil-
lon de voie ferrée, et on l'a eu. On a voulu aussi
avoir un grand, un vrai théâtre lyrique, où les
chefs-d'œuvre de Rossini, deBellini, de Donizetti,
de Verdi, auraient des interprètes dignes d'eux :
c'est encore la bourse des riches particuliers qui
fait face à cette royale dépense , avec la libérale as-
sistance du gouvernement , et c'est aux frais et ris-
ques de quelques-uns que s'ouvre cette scène où les
prime donne , comme madame Stolz, madame Char-
ton, et aujourd'hui mademoiselle Lagrua, ont re-
cueilli ou recueillent de si riches moissons.
Tout est possible dans cette voie, et tout y réus-
sit; aussi la ville elle-même est en voie de se trans-
former. Elle s'efforce de se dégager peu à peu de
cette défroque sale et boueuse dont l'avaient affu-
blée ses anciens dominateurs; elle appelle à elle tout
le confort des grandes cités d'Europe; elle côm-
CHAPITRE TROISIÈME. 429
mence à aligner ses rues, à les paver; elle les illu-*
mine au gaz. Tout va vite dans cette active capitale,
et bientôt les vieux Portugais de 1821 ne la recon-
naîtront plus.
CHAPITRE QUATRIÈME.
SITUATION EXTÉRIEURE.
La diplomatie du Brésil. — Affaire de la traite. — Démêlés avec l'Angle-
terre. — Bill Aberdeen. — Son caractère excessif. — Protestations du
gouvernement impérial. — Effets déplorables de ce bill sur la nation bré-
silienne. — L'Empereur et les Chambres réagissant contre ces effets. — La
traite disparaît. — Nécessité d'honneur pour l'Angleterre du rappel de ce
bill.
Affaire de la Plata. — Bosas. — Sa haine contre le Brésil. — Mission du
vicomte d'Abrantès en Europe. — Elle accroît les mauvaises dispositions
-de Resas. — L'Angleterre s'arrange avec le dictateur. — La traité Le Pré-
dour. — Rosas cherche ouvertement à rompre avec le Brésil. — Son en-
voyé, lé général Guido, demande ses passe-ports. — Conduite de la guerre.
— Les alliés du Brésil. — Combat de Monte-Cacerès. — Chute de Bosas.
— Résultats immédiats de cette chute. — L'esclavage et la république
au Brésil. — Buenos-Ayres se sépare de la Confédération Argentine. — -
Incessantes agitations à Montevideo. — Intervention du Brésil, — Elle
maintient l'ordre sans pouvoir 'maîtriser les ambitions rivales. —Rappel
des troupes impériales. — Le Paraguay. — Renvoi brutal du ministre bré-
silien. — Le commandant Ferreira d'Oliveira. — Réparation obtenue. — -
Convention de navigation et de commerce non ratifiée par le gouverne-
ment impérial. — Nouvelles négociations.
Questions de limites avec les Républiques voisines de l'Empire. — Len-
teurs et difficultés qu'elles éprouvent. — Règle du Brésil. — Uti posside-
Ut. — Opinion de M. de Humboldt.
Navigation de l'Amazone. — Manoeuvres des États-Unis. — Le lieute-
nant Maury. — Expédition des lieutenants Herndon et Gibbon. — Leurs
publications. — Convention de Memphis. —Résolutions qu'elle adopte.
— Conduite du gouvernement fédéral. — Il négocie avec le Pérou. — U
échoue. — Ses tentatives auprès du gouvernement itnpériaL — Mémoran-
dum du cabinet de Rio sur la navigation de l'Amazone. — Tentative avor-
tée de piraterie. — Résumé de la question,— La fermeture de l'Amazone
ne saurait être que temporaire. — Une fois la colonisation en voie de s'ac-
complir, la navigation du grand fleuve doit être libre.
La politique étrangère du Brésil a eu jusqu'ici un
mérite rare- elle a fiait discrètement ses affaires,
432 LE BRÉSIL.
atteignant son but ou en approchant sans faire trop
parler d'elle. Modérée et conciliante quand elle a
eu à traiter avec ses inquiets voisins, assez souvent
prompts aux mauvais procédés et aux menaces de
propagande, elle a su maintenir son ascendant,
sans faire étalage et encore moins abus de sa force.
Vis-à-vis des grandes puissances maritimes , la poli-
tique du Brésil n'a pas été moins sage et moins
habile; elle est demeurée digne et ferme dans son
droit, quand àe droit a été contesté, menacé ou
violé. Elle a laissé au temps, qui ne manque pas à
son œuvre , le soin de valider les protestations so-
lennelles de l'Empire contre des iniquités que con-
damne en définitive la conscience des nations civi-
lisées.
Le caractère général de cette politique , c'est une
parfaite honnêteté avec la volonté bien prise de ne
subir aucune pression , de rester maître de soi ,
maître chez soi ; mais aussi avec cette bienveillance
attractive qui est le calcul naturel des peuples
dont le commerce est la principale préoccupation.
Comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, le
gouvernement du Brésil est sincèrement désinté-
ressé de toute pensée d'agrandissement territorial ,
et pour qui a étudié ses actes de vingt-cinq ans , il
est avéré que, depuis la malencontreuse guerre
contre Montevideo, en 1828, il n'y a pas trace dans
soti histoire de velléité ambitieuse. J'ajoute volon-
CHAPITRE QUATRIÈME. 433
tiers que cette règle de conduite, loyale et franche,
qui laisse aux agents du gouvernement impérial
toute la liberté de leurs allures, place très-honora-
blement à l'étranger les hommes distingués qui
composent le corps diplomatique brésilien, en don-
nant à leur parole l'autorité qui lui est due.
Deux faits considérables ont signalé dans ces der-
niers temps la politique étrangère du Brésil : ce
sont, d'une part, ses démêlés avec V Angleterre au
sujet de la traite des noirs ; d'autre part, le conflit
sur les bords du Rio de la Plata, qui s'est terminé
par la chute du dictateur Rosas. Je résumerai rapi-
dement l'une et l'autre affaire.
Le gouvernement britannique s'est voué, depuis
1814, à la suppression de la traite. Que son mobile
ait été dans cette croisade un calcul mercantile,
une pensée de domination universelle sur les mers,
ou qu'il ait obéi seulement à des instincts d'huma-
nité, aux inspirations de l'esprit chrétien, peu im-
porte : le mobile peut être attaquable, mais le but
est saint et sacré; car la traite des noirs, ce trafic de
chair humaine, e$t chose infâme. Mais l'Angleterre,
même pour réaliser une œuvre honnête, emploie
souvent des moyens qui ne le sont pas, et notam-
ment dans cette affaire de la traite, il n'est pas un
peuple qui n'ait eu maille à partir avec elle, tant
ses. façons d'agir ont été peu soucieuses du droit
des nations. On n'a pas encore tout à fait oublié en
434 LE BRÉSIL.
France le mouvement d'opinion qu'a provoqué l'af-
faire du droit de visite, mouvement si prononcé
que le roi Louis-Philippe ne calma le pays qu'en
sollicitant et en obtenant du cabinet de Londres le
rappel de ce traité malencontreux. On sait aussi
toutes les difficultés que cette question a suscitée
entre l'Angleterre d'une part, et de l'autre, les États-
Unis et l'Espagne, toujours en lutte avec les préten-
tions exorbitantes des croiseurs britanniques. Mais
ce qu'on connaît moins en Europe, ce sont les per-
sécutions inouïes que la politique anglaise a infli-
gées à l'Empire du Brésil sous prétexte de suppression
du trafic des noirs.
Le droit de visite , en vertu de traités passés avec
le Portugal et que le Brésil a dû subir, bon gré
mal gré, a été tout d'abord imposé à la marine
brésilienne et appliqué par les tribunaux d'amirauté
de Sierra-Leone et de Sainte-Hélène, avec une sévé-
rité brutale, qui avait souvent le caractère d'une
criante injustice, et contre laquelle le cabinet de Rio
n'a cessé de faire entendre des protestations aussi
énergiques qu'impuissantes. Mais ce n'est pas tout :
si exorbitant et si attentatoire qu'il soit à la souve-
raineté des nations , ce droit de visite a encore cer-
taines règles dont il ne doit pas s'écarter. Le croi-
seur ne peut s'emparer des navires suspects que
dans des zones déterminées, et à une certaine dis-
tance du rivage; ce qu'on appelle la mer territo-
CHAPITRE QUATRIÈME. 435
riale, c'est-à-dire la portion de la mer qui baigne
les côtes jusqu'à la distance où peut atteindre la plus
longue portée du canon, demeure hors de toute
agression aussi bien que la terre même dont elle est
censée faire partie. Or, ces règles, ces restrictions
tutélaires, suprême hommage rendu au droit des
nations, gênaient visiblement l'Angleterre, bien
quelles fassent mal respectées par ses croiseurs, et
elle n'hésita pas à s'en affranchir. Un bill fut rendu
le 8 août 1845, qui attribuait exclusivement à la
cour d'amirauté d'Angleterre et à tous les tribu-
naux de vice-amirauté le jugement des faits de traite
reprochés à des navires portant pavillon brésilien*
C'était la suppression des garanties données à ces
navires par la composition des commissions mixtes ,
c'était la violation ouverte de tous les principes du
droit des gens , puisque les prétendus négriers bré-
siliens étant assimilés à des navires anglais, les croi-
seurs de Sa Majesté Britannique se tenaient pour
autorisés à poursuivre et à saisir les barques sus-
pectes jusque dans les eaux territoriales du Brésil,
et à continuer au besoin sur le sol même de l'Em-
pire la recherche et la poursuite des Africains dé-
barqués. Et cependant ce bill était l'œuvre du plus
modéré des hommes d'État anglais , de celui qui
passe pour le plus scrupuleux en matière de droit
international, et aujourd'hui encore on ne le dé-
signe que sous le nom de bill Aberdeen!
f36 LE BRÉSIL.
Il est inutile d'insister sur le caractère d'une pa-
reille mesure. Dans aucun temps, dans aucun pays,
on n'a Vu une usurpation des droits d'autrui plus
flagrante et plus éhontée; l'Angleterre faisait ouver-
tement contre l'Empire acte de guerre. C'était plus
qu'un blocus, car les neutres qui échappent aux
Moqueurs sont en sûreté dans le port; c'était un
abus inouï de la force , confisquant la souveraineté
du Brésil sur ses côtes, et s arrogeant, comme on
ferait en pays conquis, un droit absolu de police et
de répression. Cela ne ressemblait à rien de ce qui
se pratique entre peuples civilisés, et la piraterie
seule a de telles façons de procéder.
Quelle était cependant la situation du Brésil au
milieu de ces actes sans nom de l'Angleterre? Il faut
le dire , parce que c'est la vérité , malgré l'ardente
recherche des croiseurs anglais, la traite des noirs,
activement poussée par des capitalistes peu scrupu-
leux qui y trouvaient des profits énormes, avait
pris des développements considérables, et elle ver-
sait jusqu'à cinquante mille Africains par an sur le
territoire brésilien. Le bill Aberdeen n'avait absolu-
ment rien changé à l'état des choses, et, en effet,
eût-elle porté là toute sa marine, l'Angleterre ne
pouvait rien pour la surveillance d'une côte qui a
onze cents lieues de développement , et dont toutes
les criques étaient connues de cette nuée de négriers
qui passaient comme des ombres à travers l'escadre
CHAPITRE QUATRIÈME. 437
anglaise, et dont la rapidité inouïe défiait les allures
plus lentes des croiseurs.
D'un autre côté, le bill Aberdeen avait produit
un effet déplorable. La population tout entière avait
été indignée , et pendant que le gouvernement im-
périal protestait énergiquement à Londres , les inté-
ressés au trafic des noirs, exploitant le sentiment
public, égaraient les masses en leur faisant entendre
que la meilleure réponse à faire aux indignes pro-
cédés de T Angleterre, c'était de persévérer dans la
traite et de la favoriser par esprit national.
Dans les notes diplomatiques qui ont été échan-
gées à ce sujet, ce qui frappe, c'est précisément cet
argument du Brésil : « L'Angleterre veut la sup-
pression de la traite, le gouvernement impérial la
veut également, et il est fermement décidé à user
de tous les moyens pour atteindre son but. Mais ce
qui paralyse sa bonne volonté, ce qui entrave son
action, c'est précisément l'intervention violente de
l'Angleterre dans une question intérieure , où elle
n'a nul droit d'intervenir; c'est l'attentat contre la
souveraineté de l'Empire commis par une loi an-
glaise. 11 était déjà fort difficile au gouvernement
impérial de faire entendre raison aux intérêts des
propriétaires du sol et des intermédiaires commer-
ciaux qui croient la fortune du .pays engagée dans
la continuation de la traite; mais les obstacles de-
viennent bien autrement graves et insurmontables
438 LE BRÉSIL,
quand une question d'honneur vient s'y ajouter,
et quand on demande au Brésil, le pied sur la
gorge, une réforme qu'il veut faire volontairement.
Si ces excès ne changent rien aux résolutions du
gouvernement impérial, ne comprend-on pas qu'ils
diminuent son autorité sur les agents administratifs
et judiciaires chargés d'assurer l'exécution légale
des mesures prises contre la traite? » Ce langage
digne, sensé, parfaitement sincère, n'a pas été
écouté à Londres, et il aurait dû l'être.
Pourtant, malgré ces sérieux obstacles suscités
par la politique inquiète et hautaine de l'Angleterre,
la traite, cette lèpre honteuse dont gémissaient tous
les cœurs élevés, tous les esprits intelligents, a au*
jourd'hui complètement disparu de l'Empire. Ce qui
se serait peut-être accompli plus tôt sans la blessante
intervention de l'Angleterre, s'est accompli plus
tard, grâce, non pas au bill Aberdeen, mais à l'iné-
branlable et patiente fermeté de l'Empereur, de ses
ministres et du Parlement brésilien. L'immense po-
pularité dont jouit don Pedro II s'est hardiment
engagée dans une lutte contre les préjugés natio-
naux et contre une masse d'intérêts inintelligepts ,
et elle en est sortie victorieuse. Avec cette haute
sagacité qui distingue tous les actes du jeune
prince, il a vu que satisfaction pleine et entière
devait être donnée aux droits de l'humanité et de
la religion , et qu'il y avait pour le Brésil un autre
CHAPITRE QUATRIÈME. 439
avenir de prospérité et de richesse, plus grand, plus
large que celui où l'enfermaient les traditions d'une
routine peu scrupuleuse et peu chrétienne. Ses sen-
timents ont rapidement pénétré au cœur de la nation
même, dont le merveilleux instinct dégage devant
elle les voies nouvelles qui lui sont ouvertes; elle
a répondu à la voix aimée de son Empereur, et d'un
même cri elle a répudié la traite et acclamé la colo-
nisation.
Les documents communiqués cette année au Par-
lement brésilien attestent qu'il n'y a pas eu dans
l'intervalle qui s'est écoulé depuis la précédente ses-
sion un seul cas de débarquement d'Africains sur la
côte du Brésil. Les documents de l'année dernière
constatent le même résultat. De cinquante mille, le
chiffre des victimes du trafic impie est descendu à
zéro.
Que devient le bill Aberdeen dans cette occur-
rence? En vérité l'Angleterre en a honte, j'imagine,
et elle a déjà rendu un premier hommage au droit
outragé par elle en prescrivant à son escadre de
l'Amérique du Sud de le laisser sans exécution. Mais
ce n'est pas assez;, il faut à l'honneur même de
l'Angleterre une réparation plus ample : si elle ne
peut effacer le bill Aberdeen de ses annales, elle
peut, elle doit l'effacer de son code maritime. Re-
venue, grâce à une heureuse alliance, à de plus
sains, à de plus loyaux principes, en matière de
440 LE BRÉSIL.
droit international, il y va de sa gloire de fafre
disparaître cette dernière trace de ses usurpations ,
ce dernier bruit des abus de la force dont elle a tant
rempli le monde.
Si la loyauté du gouvernement brésilien éclate au
grand jour dans ses tristes démêlés avec l'Angle-
terre à l'occasion de la traite , elle ne se manifeste
pas moins dans tous les détails du dernier conflit
qui a abouti à la chute de K osas et qui a mis fin à
cette éternelle question de la Plata, que l'Europe, à
bout de ressources, ne savait plus par quel côté
prendre.
Aux yeux de bon nombre de gens , Rosas avait
un mérite qui devait appeler l'indulgence sur le$
excès de sa politique. Il était l'autorité, le pouvoir,
l'ordre, dans un pays qui, sans lui, semblait fatale-
ment voué à l'anarchie. Sa tyrannie, si dure qu'elle
fût aux siens, si brutale qu'elle fût par moments
pour les étrangers, était, après tout, un gouverner
ment. Voilà pourquoi certains esprits l'excusaient
et étaient disposés à lui .passer beaucoup. C'est en
France surtout que ces sentiments se faisaient jour,
car la France était prodigieusement lasse d'une in-
tervention coûteuse , fort négligemment menée et
qui n'aboutissait à rien. De plus, dans ces années
(1849 et 50) où on vint lui parler du traité Le Pré-
doùr,elle était elle-même si rassasiée, d'anarchie,
que ce qiril y avait d'apparence de force dans le
CHAPITRE-QUATRIÈME. U1
gouvernement de Rosas lui semblait un état de
choses assez enviable pour n'être pas contrecarré
au dehors.
C'était là , à mon avis , une erreur grossière : le
gouvernement de Rosas n'était pas fort , car il n'a-
vait rien fondé autour de lui. Ce n'était pas même
une force révolutionnaire, car il ne s'appuyait sur
aucun principe. Rosas était un esprit médiocre et
entêté , sans scrupule aucun , ne regardant pas aux
moyens pour se maintenir. Du reste, ses idées
étaient souverainement hostiles à la civilisation et
arriérées d'un siècle. S'il affectait la tyrannie et s'il
tendait à réunir en un seul corps soumis à sa verge
de fer tous les territoires appartenant à l'ancienne
vice-royauté de Buenos- Ayres, c'était pour sous-
traire le plus possible à l'influence de l'Europe les
vastes solitudes de l'Amérique intérieure et pour
appliquer sur une large échelle les doctrines du doc-
teur Francia combinées avec la vieille politique chi-
noise, qui de l'Empire Céleste n'ouvrait aux étran-
gers que le port de Canton. Le Canton de Rosas eôt
été soit Montevideo , soit Buenos^Ayres.
Le cabinet de Rio connaissait mieux que l'Eu-
rope les tendances et le but de Rosas, et il avait à
s'en garder, car le Brésil , en raison de l'ordre inté-
rieur qu'il devait à ses institutions monarchiques,
de la prospérité dont il jouissait, de l'accroissement
que prenaient ses relations avec l'Europe, était l'ob-
443 LE BRÉSIL.
jet des défiances, des jalousies, des haines sournoises
du dictateur. La mission en Europe du vicomte au-
jourd'hui marquis d'Abrantès avait donné à Rosas
de nouveaux ombrages. On a beaucoup parlé dans
le temps de cette mission, qui aurait eu, disait-on,
pour but de proposer aux gouvernements de France
et d'Angleterre une sorte de triple alliance avec le
Brésil pour terminer en commun cette question de
la Plata dont l'Europe était déjà assez embarrassée.
Ce bruit, fort répandu au moment des négociations,
est encore généralement accrédité aujourd'hui, bien
qu'il soit tout à fait dénué d'exactitude. La vérité,
sur ce point, très-peu connue, est que le diplomate
brésilien était chargé de sonder les cabinets de Lon-
dres et de Paris sur la portée des garanties que l'un
et l'autre avaient données à la Confédération Argen-
tine, à savoir, la France, dans le traité Mackau, et
l'Angleterre, dans la convention préliminaire de
paix conclue le 27 août 1828 sous sa médiation. Il
est vrai qu'en se renseignant à l'avance sur la con-
duite que les puissances maritimes de l'Europe de-
vraient tenir, dans l'éventualité d'une action du
Brésil contre les Républiques de la Plata, la cour de
Rio laissait percer la possibilité d'une rupture avec
Rosas; mais c'est là un genre de précaution que tous
les gouvernements sages ont le droit et le devoir de
prendre, et la démarche n'impliquait nullement
l'intention dé renoncer à terminer, par les voies
CHAPITRE QUATRIÈME. H3
amiables, les différends que Rosas suscitait inces-
samment au gouvernement brésilien.
Qu'il ait su ou non la vérité sur la mission du
vicomte d'Abrantès, Rosas en prit singulièrement
ombrage, et sa baine contre le Brésil en devint plus
envenimée. Il sut cependant 9e contenir, car il avait
toujours sur les bras la France et l'Angleterre, et son
intérêt lui commandait de ne pas aggraver les dan-
gers de la situation en provoquant une puissance
Sud-Américaine qui n'avait ni les flottes ni les ar-
mées des deux plus grands États du monde, mais
qui, fortement organisée chez elle, touchait par
tous les points au territoire régi par Rosas, et le te-
nait sous la bouche de ses canons.
Mais l'Angleterre était lasse, et, la première, elle
fit avec Rosas un traité tel quel. Puis la France,
qui avait alors bien d'autres affaires , entra en né-
gociation , et un projet de convention fut conclu
entrfe l'amiral Le Prédour et le négociateur de Ro-
sas. Grâce aux événements qui se sont rapidement
succédé, cette convention ne put être ratifiée, et
elle est demeurée sans effet. Mais le dictateur ne prit
pas même le loisir d'attendre cette ratification, qui
ne devait jamais venir, et dès qu'il crut ses affaires
terminées avec UEurope, il se tourna du côté du
Brésil avec des airs rogues et menaçants. Sa diplo-
matie prit des allures de brise-raison qui tendaient
évidemment à une rupture. Le cabinet de Rio vou-
444 LE BRÉSIL,
lait garder la paix , bien qu'il eût de graves sujets
de plainte contre Rosas et son lieutenant Oribe ; le
ministre des affaires étrangères d'alors, M. Paulino
de Souza, aujourd'hui vicomte d'Uruguay, prit la
peine , dans une suite de dépêches fort remarqua-
bles que j'ai analysées ailleurs 1 , de discuter et de
réfuter les vieux et nouveaux griefs présentés par
l'envoyé de Rosas, M. le général Guido. L'Empereur
lui-même voulut bien témoigner à l'agent argentin
son ferme désir de terminer la querelle à l'amiable.
Rien n'y fit. Comme l'a dit le vieux poëte : Dieu
jette la démence au cœur de ceux qu'il veut perdre.
Plus on se montrait conciliant vis-à-vis de lui , plus
Rosas affichait d'insolentes exigences; et un jour
vint, en septembre 1850, où le général Guido dut
recevoir ses passe-ports et quitter la capitale du Rré-
sil, emportant avec lui la guerre qu'il avait cher-
chée.
Comment cçtte guerre fut conduite, et par quelle
singulière habileté le gouvernement impérial réussit
tout d'abord à isoler Rosas et à l'entourer d'un ré-
seau d'ennemis, c'est ce que le public européen a
su sommairement, et ce que je n'ai pas ici à racon-
ter en détail. Il me suffira de dire que, très-peu de
temps après la rupture, des traités d'alliance offen-
* Le Brésil et Rosas, brochure in-8°, publiée en 1851, chez
Guillaumin.
CIJAPITRE QUATRIÈME. 445
sive et défensive étaient conclus avec le Paraguay,
avec le gouvernement de Montevideo et avec le
général Urquiza, au nom des deux provinces de
l'Entre-Rios et de Corrientes. Le Paraguay, quoique
directement menacé par Rosas, s'abstint, par un
système de temporisation calculée, de participer
aux mesures prises pour commencer la lutte ; mais,
ainsi qu'Urquiza et le gouvernement de Monte-
video, il avait déterminé l'un des principaux buts
delà guerre, en concluant avec le Brésil, comme
les deux autres intéressés, une convention spéciale
de navigation et de commerce , consacrant le prin-
cipe du libre usage des fleuves entre riverains.
L'armée brésilienne, commandée par le comte
aujourd'hui marquis de Caxias, entra bientôt sur le
territoire de l'Uruguay, où se trouvaient déjà les
Argentins d'Urquiza. Dans l'impossibilité de soutenir
le choc des coalisés, Oribe s'était empressé de con-
clure avec le général argentin une convention en
vertu de laquelle les troupes du lieutenant de Rosas
durent se disperser et rentrer dans leurs foyers. La
ville de Montevideo , cette nouvelle Troie, comme
on l'a appelée, fut ainsi délivrée du siège qu'elle
soutenait depuis dix ans. Puis une division brési-
lienne, commandée par le général Marques Souza ,
aujourd'hui baron de Porto-Allegre, passa lePârana,
se réunit aux Argentins d'Urquiza , joignit l'armée
du dictateur à Monte-Cacerès, presque aux portes
40
446 LE BRÉSIL.
de Buenos-Ay res , et la mil en déroule complète.
Rosas était renversé. Montevideo était à jamais dé-
barrassé de son opiniâtre ennemi. La confédération
argentine était libre. Le Paraguay , menacé d'en-
vahissement par Rosas, n'avait plus rien à craindre.
Quant au Brésil , les profils qu'il retirait de cette
heureuse campagne étaient certes fort avouables. En
anéantissant le pouvoir de Rosas , en supprimant le
trouble de la guerre et de l'anarchie dans l'État de
l'Uruguay, il se donnait à lui-même une sécurité
considérable qui lui manquait. Dans la partie de
l'État oriental qui touche à la province de Rio
Grande do Sui, se trouvent, depuis longues années,
un certain nombre d'établissements de sujets brési-
liens que les soldats d'Oribe mettaient incessamment
à sac et à pillage, en enlevant les bestiaux, sous
prétexte de contributions de guerre , et en massa-
crant les colons. Les belliqueux Estanceros de la
frontière ne réussissaient à se défendre que par un
système organisé de représailles. C'était un état de
choses anormal, indigne d'un grand pays, et la
chute de Rosas y mettait un terme.
La politique hostile du dictateur avait un autre
danger, moins grand qu'on l'a prétendu, mais
assez sérieux cependant pour qu'il fût nécessaire d'y
couper court. Rosas se figurait avoir deux armes
toutes-puissantes contre le Brésil monarchique et
pays à esclaves; ces deux armes étaient la double
CHAPITRE QUATRIÈME. 147
propagande de la République et de l'abolition de
l'esclavage. Plus d'une fois, de sourdes menaces
dans ce sens étaient parties des bords de la Plata ;
à une autre époque, durant les agitations de l'épo-
que de la Régence, une folle tentative de République,
avait éclaté, comme je l'ai dit, précisément dans
cette province de Rio Grande do Sul , la plus voisine
de l'action argentine, et il était avéré qu'elle ne
s'était prolongée , dans le cercle étroit où elle était
circonscrite, que grâce à l'assistance que lui prê-
taient tour à tour les agents de Rosas et les chefs de
bande de FÉtat oriental. Tout ce passé était apuré,
et les anciens républicains de Piratinim étaient de-
venus les plus ardents zélateurs de la Monarchie»
Mais il était évident que Rosas, en se précipitant de
gaieté de cœur dans une lutte inégale , n'avait pas
renoncé à user de ces moyens odieux , et, bien qu'il
se fît grandement illusion sur leur efficacité, il pou-
vait agir sur quelques esprits inquiets, sur quelques
hommes corrompus, et susciter des troubles. L'ac-
tion malfaisante de cette propagande n'eût certaine-
ment pas abouti , car le Brésil est de {dus en plus
rattaché à sa Monarchie parles profits qu'il ai retire
et par le culte qu'il a voué à son jeune Empereur ;
d'un autre côté , une guerre serve n'est pas à crain-
dre dans un pays où l'esclavage est incomparable-
ment plus doux que partout ailleurs , où le préjugé
de la peau n'existe pas, et ou la classe si nombreuse
<0.
448 LE BRÉSIL,
des hommes de couleur libres est ardemment atta-
chée à une Constitution qui leur ouvre toute grande
la voie qui mène aux plus hautes fonctions publi-
ques. J'ajoute que si une provocation aux esclaves
doit demeurer sans effet , c'est surtout dans cette
province de Rio Grande do Sul , la seule qui soit
en contact direct avec lçs anciennes colonies espa-
gnoles de la Plata : car, en raison des cultures mêmes
du sol, qui n'exigent nullement l'emploi des Afri-
cains, le chiffre des esclaves y est extrêmement
réduit.
. Quoi qu'il en soit , la guerre contre Rosas et la
chute du dictateur, qui en a été la suite, ont fait
disparaître toutes ces craintes , plus ou inoins exa-
gérées , d'agitation intérieure.
Ce n'est pas tout : le Brésil a conquis , dans cette
guerre , des avantages positifs que rien désormais
ne peut lui enlever, et dont le monde commercial
partagera à la longue avec lui les bénéfices.
L'Empire a d'immenses territoires intérieurs,-plus
riches et plus féconds encore que le sol déjà si riche
qui borde ses côtes. A ces provinces, dont le nom
est à peine connu en Europe , il ne manque que des
débouchés. Les routes fermes sont longues et coû-
teuses à faire; mais la nature, si prodigue à ces
zones bénies , offre des voies toutes faites : ce sont
les fleuves qui sillonnent le territoire et qui sont
presque partout en communication facile avec la mer.
CHAPITRE QUATRIÈME. U9
D'un côté, l'Amazone, dont j'aurai à parler tout à
l'heure, de l'autre, la Plata, reçoivent les eaux de
ces rivières. Les trois principaux affluents du bassin
de la Plata , l'Uruguay, le Parana et le Paraguay,
baignent l'intérieur du Brésil et sont les débouchés
naturels des provinces brésiliennes , du Parana et de
Matto-Grosso» Ces débouchés, Bosas les avait fermés
au Brésil; la chute de Bosas et les traités que le
Brésil a conclus avec les riverains les lui ont ou-
verts.
Tels sont les résultats que le Brésil a su tirer de
la guerre qu'il a heureusement menée à fin dans
la Plata : accroissement de sécurité pour l'Empire,
développement donné à sa politique commerciale.
Un pays qui sait faire si bien et si loyalement sc$
affaires a droit assurément a l'estime et à la consi-
dération du monde civilisé. Tout en se maintenant
dans la voie stricte de la justice , tout en se décidant
à contre-cœur à la guerre, et tout en faisant profiter
de ses sacrifices des voisins médiocrement recon-
naissants, le gouvernement impérial a su se créer
des gages nouveaux de prospérité future. C'est là
une conduite qu'on peut louer, car elle est honnête,
sage et habile.
Mais les Bépubliques de la Plata ont-elles aussi
habilement fait tourner à leur avantage la révolu-
tion qu'elles ont accomplie avec le concours du
Brésil? Malheureusement non. Je n'ai pas ici à dis-
150 LE BRÉSIL.
cuter les causes qui perpétuent l'agitation et l'anar-
chie au sein de ces agrégations d'hommes se ratta-
chant par tous leurs instincts au principe d'autorité
que supprime la forme de leur gouvernement, et qui,
catholiques et espagnoles dans l'âme , s épuisent ai
efforts héroïques, depuis quarante années, pour
faire une œuvre d' Anglo-Saxons et de protestants.
Toujours est-il que l'accord qui s'était fait entre
elles pour renverser l'ennemi commun n'a pas sur-
vécu au succès de l'entreprise.
La Confédération Argentine s'est disloquée : après
plusieurs mois de misérables luttes , Buenos-Ayres
s'est séparée des douze autres provinces , et s'est con-
stituée en État indépendant, Buenos-Àynes, sans qui
la Confédération Argentine est bien peu de chose,
mai» qui perd, en s' isolant, les centres de produc-
tion où s'alimentait son marché commercial.
De son côté , la République orientale est revenue
à ses distractions favorites : elle a fait des pronwncia-
mentos et de petites révolutions , elle a renversé des
présidents qu'elle venait d'élire , sans qu'il soit pos-
sible de démêler une cause avouable à oes revire-
ments, car la Constitution est assez bonne ! et setn-
1 Un des reproches qu'adressent à la Constitution de l'État
oriental les hommes intelligents qui l'ont vue fonctionner,
c'est l'interdit électoral dont elle frappe les individus qui ne
savent ni lire ni écrire. La prescription est assurément très-
philosophique, mais elle a altéré le suffrage universel, et en
CHAPITRE QUATRIÈME. 454
Me d'une pratique facile. C'est, dans ce pauvre
pays, une lutté perpétuelle de personnalités, des
conflits sans cesse renaissants entre les Blancs et les
Bouges y qui sont blancs et rouges on ne sait pour-
quoi, et, brochant sur le tout, des nuées de géné-
raux, de colonels, de fonctionnaires civils inoccupés
et un trésor public en état de sécheresse permanente.
Le Brésil, obligé par un* traité et aussi par le besoin
d'avoir sa frontière du sud paisible à prêter son as-
sistance au maintien de la présidence légale de Mon**
tevideo , a consenti , sur la demande instante du
gouvernement oriental , à le protéger par son inter-
vention. Il a envoyé à Montevideo une division de
«cinq mille hommes; il a rempli, par une subven-
restreignant le nombre des électeurs qui ne peuvent et ne
veulent rien être que de laborieux travailleurs de la terre ,
elle a accru les chances des intrigants et des ambitieux.
La restriction constitutionnelle dont je parle est aujour-
d'hui tombée en désuétude, et la condition de savoir lire et
écrire n'est plus exigée pour le vote* Mais , au dire des gens
pratiques, le vice radical de la Constitution orientale, c'est
la règle d'incompatibilité absolue qu'elle proclame entre le
mandat législatif et toute espèce de fonctions émanant du
pouvoir exécutif. Il y a beaucoup] d'ambitions toujours en
éveil dans l'État oriental, mais l'esprit et la science des af-
faires y manquent presque absolument , de telle sorte que si
le petit nombre d'individus aptes à l'administration et à la
politique siègent dans Tune ou Pautre des deux Chambres ,
il n'en reste plus pour assister le président de leurs conseils,
et réciproquement.
452 LE BRÉSIL.
tion mensuelle de 60,000 piastres, les coffres de ce
malheureux pays, vrai tonneau des Danaïdes, qui
eût englouti , hélas! bien d'autres sommes, tant sont
affamés ses créanciers de toutes sortes. Ces sacrifices
pécuniaires, auxquels il a bien fallu mettre un
terme, ont atteint le chiffre énorme de 10 millions
de francs , et n'ont absolument abouti à rien : F en-
voi des troupes auxiliaires a servi au moins à don-
ner à la ville de Montevideo une sécurité d'une an-
née et à lui faire voir quelle prospérité l'attend , si
elle se résignait à prendre un peu de goût à l'ordre.
Mais c'est trop exiger sans doute de ce turbulent
pays : malgré la présence de la division brésilienne,
un nouveau changement à vue s'est accompli au «
mois d'août dernier. Le président Florès a été ren-
versé, un peu par son fait et sa faute, car, pour se
préparer une réélection illégale, il avait tenté une
de ces entreprises dans lesquelles on ne doit pas
échouer : il avait ouvertement violé la Constitution,
en imposant à la presse la censure préventive. La
force brésilienne ne pouvait suivre Florès sur ce ter-
rain , puisque sa mission était de protéger le gouver-
nement légal : elle est demeurée neutre , se bornant
à maintenir la tranquillité dans la ville, de telle
sorte que la révolution a pu se faire sans effusion de
sang. Depuis lors, il y a eu une sorte de trêve entre
les partis : Florès s'est démis de ses fonctions, et,
d'un commun accord, le président du Sénat, Bus-
CHAPITRE QUATRIÈME. 453
tamente, a été appelé à occuper provisoirement le
poste de président de la République. Toujours heu-
reux d'échapper à l'anarchie qu'ils provoquent sans
cesse, les habitants de Montevideo ont accueilli
avec enthousiasme cet arrangement; mais au mois
de mars prochain (en supposant que la paix inté-
rieure dure jusque-là, ce qui est toujours douteux)
tout sera à recommencer, car le mois de mars est
l'époque où doit être élu le président définitif, et
cette élection est pour Montevideo l'éternelle pierre
d'achoppement. Florès, qui jouit d'une certaine po-
pularité dans la campagne, repoussera-t-il la candi-
dature illégale que ses amis lui préparent? C'est ce
qui n'est nullement sûr, et l'avenir de ce triste État,
où le désintéressement politique est inconnu , de-
meure fort sombre.
Avec ses allures loyales et discrètes, le gouverne-
ment du Brésil ne pouvait chercher un rôle qui eût
été inévitablement calomnié, au milieu des partis
qui déchirent l'État oriental. Il avait fait tout ce qui
dépendait de lui pour assurer la paix au sein de la
République, et si les factions qui s'entre-cboquaient
ne rendaient pas à ses intentions la justice qui leur
est due , elles s'accordaient à proclamer les grands
services rendus par les troupes auxiliaires et la par-
faite discipline qu'elles avaient constamment gar-
dée. Mais puisque les sacrifices faits par le Brésil
n avaient pas atteint le but qu'il s'était proposé, puis-
154 LE BRÉSIL.
que les bons conseils qu'il avait donnés n'étaient
pas suivis, puisqu'en pacifiant les rues il n'avait pu
réussir à pacifier les âmes , et qu'un système de dé-
nigrement furibond s'attaquait à ses vues, ne pou-
vant s'attaquer à ses actes, le gouvernement impé-
rial n'a pas hésité à prescrire le rappel de ses troupes.
L'ancien ministre des affaires étrangères, M. le vi-
comte d'Abaeti, a été envoyé à Montevideo pour
notifier au gouvernement oriental cette décision de
l'Empereur. L'évacuation de la division auxiliaire
sur la frontière brésilienne a dû être terminée le
15 décembre. L'attitude d'abstention et d'observa-
tion prise par le Brésil mettra fin aux calomnieuses
inventions des partis, et elle suffira à sauvegarder
l'Empire contre les périls et les maux auxquels l'ont
exposé, en d'autres temps, les désordres de l'État
oriental
Au Paraguay, la sécurité du pays n'a pas été trou-
blée : le docteur Francia, mort dans la plénitude de
son pouvoir après quarante ans de dictature non
contestée , a fait à ses successeurs un lit où ils peu-
vent dormir tranquilles. Il n'y a donc eu dans ce
pays façonné de très-longue date à la discipline (car
avant son terrible dictateur, il avait eu le gouverne-
ment théocratique des jésuites) ni révolution ni
agitation d'aucune espèce. Mais si le préskient Lo-
pès n'a été gêné par aucune pression intérieure dans
le développement de sa politique, il semble avoir
CHAPITRE QUATRIÈME. 455
pris à tâche de se créer des embarras extérieurs par
sa conduite vis-à-vis du Brésil.
C était surtout au Paraguay qu'avaient profité fat
coalition contre Rosas et la chute du dictateur. Lo-
pèssavait fort bien que de tous les ennemis de Rosas,
il était le plus gravement et le plus immédiatement
menacé. Le Brésil ne craignait qu'un trouble; le
Paraguay craignait pour son existence même comme
État indépendant. Rosas voulait envahir le Paraguay
et l'incorporer dans la Confédération Argentine. Lui
qui laissait volontiers ses plans dans l'ombre, ne dis-
simulait pas celui-là , et la dernière fois qu'il réunit
sa Chambre des représentants , ce fut pour se faire
donner un blanc-seing qui l'autorisait à agir comme
il l'entendrait contre le Paraguay. Sans l'énergique
action du Brésil, Lopès et sa République étaient
perdus, car la lutte était par trop inégale. La vic-
toire de Monte-Cacerès avait donc sauvé Lopès d'un
péril imminent , et ce qui est digne de remarque ,
c'est que ce résultat capital avait été obtenu sans
effort aucun de la part du Paraguay, car les troupes
de Lopès n'étaient pas en ligne à Monte-Cacerès, et
n'étaient pas même sorties du territoire paraguayen.
Le Paraguay devait donc tout, même son existence,
à l'initiative et aux sacrifices du gouvernement im-
périal. Voici comment il lui a témoigné sa recon-
naissance.
En vertu du traité qui consacrait en principe le
456 LE BRÉSIL.
droit de navigation et de commerce pour le pa-
villon brésilien sur les eaux du Rio Paraguay,
traité éminemment profitable à la République para-
guayenne, car il lui ouvrait aussi le passage du
Rio Parana que Rosas lui tenait obstinément fermé;
en vertu , dis-je , de ces stipulations et pour en ré-
gulariser la pratique , le plénipotentiaire brésilien à
l'Assomption, M. Léal, reçut l'ordre de s'enten-
dre avec le gouvernement de Lopès et de faire en
même temps un règlement de limites entre les deux
Etats.
Dès le début des négociations, le mauvais vouloir
de Lopès se manifesta de la façon la plus claire.
Sans qu'il osât tout d'abord décliner les consé-
quences du traité de navigation et de commerce , il
s'attacha à hérisser de difficultés la question des li-
mites : il fit une proposition d'une sauvagerie in-
croyable ; il demanda qu'un territoire d'environ
vingt lieues carrées, appartenant de temps immémo-
rial au Brésil et situé entre le Rio Branco et le Rio
Apa, fût neutralisé, c'est-à-dire déclaré à jamais
inhabitable. L'envoyé brésilien repoussa péremptoi-
rement cette proposition , bien digne de l'héritier
de Francia , non pas seulement parce qu'elle violait
les droits du Brésil , mais parce qu'elle blessait pro-
fondément sa politique civilisatrice. Dès lors les
mauvais procédés s'accumulèrent contre lui , et un
beau jour les relations diplomatiques furent rom-
CHAPITRE QUATRIÈME. 157
pues par Lopès, qui congédia M. Léal par un brû-
lai envoi de passe-ports.
Ces actes inqualifiables exigeaient une réparation,
et la dignité du Brésil l'obligeait à la réclamer par
des moyens énergiques. Une escadre nombreuse ,
qui comptait , outre ses navires à voiles, une dizaine
de bateaux à vapeur, fut envoyée dans les eaux de
la Plata, sous les ordres du commandant Pedro
Ferreira de Oliveira, chargé de pleins pouvoirs pour
terminer les différends du gouvernement impérial
avec le président Lopès. Les détails de cette affaire
toute récente sont connus du public européen : ce
n'était pas la guerre que l'escadre brésilienne appor-
tait au Paraguay, et les forces dont disposait le né*
gociateur n'avaient d'autre but que d'imposer au
président Lopès le respect du droit des nations
qu'il avait si étrangement méconnu. L'escadre de-
meura à l'ancre à l'entrée des eaux du Paraguay, le
commandant Ferreira remonta seul le fleuve sur un
vapeur brésilien. Arrivé à l'Assomption , il fut im-
médiatement reçu , en grande pompe , par le prési-
dent Lopès, qui n'hésita pas à exprimer sur-le-champ
ses regrets de l'insulte faite au ministre Léal , et à
donner au pavillon impérial les réparations publi-
ques qui lui étaient dues.
La question de dignité était vidée; restaient à
régler les questions d'affaires. Un négociateur, le
général Solano Lopès * fut nommé pour s'aboucher
458 LE BRÉSIL.
avec le plénipotentiaire brésilien. Une convention
intervint qui ajournait la question des limites f en
réglant la question de navigation et de commerce ;
mais il fut stipulé que si dans le délai de huit
mois l'affaire des limites n'était pas. terminée, le
traité devait être considéré comme non avenu.
Ces arrangements n'ont pas été ratifiés, par le
gouvernement impérial, qui n'a pas voulu subor-
donner au règlement toujours incertain de la ques-
tion des limites l'exercice du droit qui appartient
à son pavillon de naviguer sur le Rio-Paraguay. Le
plénipotentiaire a été rappelé comme ayant outre-
passé son mandat. Le différend en est là au mo-
ment où j'écris : l'escadre brésilienne n'a pas quitté
la Plata, mais il y a lieu de croire que la discussion
a été renouée, puisque dans son discours de clôture
des Chambres, prononcé le 4 septembre, l'Empe-
reur a exprimé l'espoir de voir arriver bientôt à
une solution le différend avec la République du
Paraguay \
Ces questions de règlement de limites sont la
grandeaffaire du gouvernement du Brésil, qui n'épar-
gne ni soins ni peines pour les amener à solution»
Il semble tout d'abord qu'aucun obstacle sérieux
ne devrait entraver des négociations de ce genre ;
1 En effet, les dernières nouvelles annoncent que la né-
gociation va être reprise à Rio Janeiro,,
CHAPITRE QUATRIÈME. 159
car ce n'est pas la terre qui manque dans l'Améri-
que du Sud, et d'ailleurs tes terrains en litige entre
les États limitrophes sont ou complètement déserts ,
ou parcourus seulement par quelques hordes sau-
vages. Cependant l'amour- propre s'en mêle , les
vieilles rivalités non encore éteintes entre les deux
races espagnole et portugaise suscitent mille diffi-
cultés, et malgré la persévérance exemplaire du
gouvernement impérial, les négociations traînent
démesurément en longueur. Je lis, par exemple,
dans le rapport présenté aux Cbambres cette aimée
par le ministre des affaires étrangères , qu'on né-
gocie avec la République de Venezuela, sur les
limites, depuis 1841. 11 est vrai de dire que presque
toujours les pourparlers sont interrompus par quel-
que révolution qui vient renverser le gouverne-
ment de ces Républiques, et que c'est une œuvre de
Pénélope éternellement à recommencer. Cette in-
terruption accidentelle s'est produite à plusieurs
reprises non-seulement pour Venezuela, mais pour
l'Equateur et pour la Nouvelle-Grenade. En somme,
voici l'état présent des choses : la question des
limites est réglée avec le Pérou; elle est en voie de
solution au moyen d'un traité préliminaire qui en
précise les bases avec la République de l'Uruguay ;
elle est résolue avec Venezuela, mais la convention
souscrite par le gouvernement de cette République,
approuvée par le sénat , n'a pas encore été ratifiée
160 LE BRÉSIL,
par la Chambre des représentants; elle est l'objet
d'une négociation qui se suit à Paris, en ce qui
concerne la Guyane française : rien n'est fait en-
core avec la Nouvelle-Grenade, l'Equateur, le Para-
guay, la Bolivie, mais partout les négociations se
suivent ou sont en voie de se renouer.
Si le gouvernement impérial ne peut toujours
vaincre les difficultés que. lui oppose la force des
choses, il doit pourtant arriver à son but, car il a
l'esprit de suite et la patience que donnent les insti-
tutions monarchiques. De plus, dans ces débats si
complexes et si pleins d'obscurité, il apporte avec
ses sentiments habituels de modération et de jus-
tice une règle fixe qui doit en définitive prévaloir ,
c'est la règle de la possession , le principe uti pos-
sidetis , seul moyen d'arriver à des solutions prati-
ques quand il s'agit de lieux où les investigations
de la science n'ont pas pénétré, et dont les latitudes
mêmes, déterminées par les cartes, fourmillent de
grossières inexactitudes.
Sur ce point, un éclatant témoignage vient d'être
rendu au Brésil. Un de ses jeunes et intelligents di-
plomates, M. le commandeur Miguel Maria Lisboa,
neveu du ministre du Brésil à Paris, à la suite de
laborieuses négociations avec les Républiques de
l'Amérique centrale, avait eu l'heureuse et loyale
pensée de soumettre au jugement si compétent du
baron dô Humboldt la convention de limites qu'il
CHAPITRE QUATRIÈME. 164
avait conclue avec Venezuela» Voici un extrait de la
réponse de l'illustre savant :
« J'approuve beaucoup, monsieur, la sagesse avec
» laquelle, dans votre négociation, vous n'avez (avec
» les intentions les plus conciliatrices) pas insisté
» sur des agrandissements de territoire, et vous
» avez adopté , pour sortir des longues incertitudes
» qui naissent des vagues expressions du traité du
» 11 octobre 1777, le principe de Yuti possidetis de
» 1810. Vous avez très-bien senti que ce qu'il y a
yy de plus important pour faire sortir ces sauvages
» contrées de leur état d'isolement et d'abandon
» industriel,- c'est d'apaiser les antipathies natio-
» nales et de profiter par une iibrç navigation de
» cet admirable entrelacement de rivières qui ,
» comme un don de la Providence , a été accordé
» assez inutilement jusqu'ici aux peuples de l'Amé-
5> rique du Sud.
» C'est sur ce point de vue que , de retour de
» l'expédition de l'Orénoque, en 1800, j'ai tâché de
» fixer l'attention du gouvernement espagnol dans
5) un rapport que j'ai adressé au ministre des affaires
» étrangères d'alors, le chevalier d'Urquijo. Je disais
» alors : Ce qu'il serait plus digne d'obtenir au
» moyen de concessions mutuelles, ce serait une
» liberté entière et réciproque de commerce pour
» ces majestueuses rivières de l'Orénoque , du Cas-
41
462 LB BRÉSIL.
» siquiare, du Rio Negr©, du Guaiania et du Ma-
» ranhon. Rien ne serait plus propre à développer
» la prospérité par la culture des terres dans ces
» pays si désolés; rien ne serait plus propre à dimi-
r> nuer la triste et déraisonnable antipathie qui existe
» malheureusement entre deux nations limitrophes. »
M. de Humboldt , dans cette appréciation si sensée
et si flatteuse pour le Brésil , fait marcher de front
les questions de limites , de navigation et de com-
merce, qui , en effet, se touchent par tant de points
qu'elles se confondent. Telle a été aussi la façon de
voir et d'agir de la diplomatie Brésilienne; et par-
tout où elle a demandé un règlement de limites ,
elle a apporté en même temps les bases d'une con-
vention destinée à régler la liberté de navigation et
de commerce. Ces négociations n'ont pas encore
abouti partout , et elles demeurent à peu près dans
le même état que l'affaire des limites. Mais, à côté
de ce travail diplomatique qui se poursuit paisible-
ment entre le Brésil et les États qui l'avoisinent, il
a surgi une sorte d'intervention étrangère qui a fort
préoccupé l'Amérique et qui vaut qu'on s'y arrête,
car les destinées futures du continent sud-américain
sont peut-être engagées tout entières dans ce débat.
Le principal débouché de l'intérieur du Brésil
sur l'Océan, c'est le magnifique fleuve de l'Amazone,
dont les deux rives dû cours inférieur traversent le
CHAPITRE QUATRIÈME. 463
territoire de l'Empire sur une étendue de près de
cinq cents lieues. Fidèle aux tendances libérales de
sa politique, le gouvernement du Brésil a voulu
faire jouir les États voisins des bienfaits de la navi-
gation de cet immense cours d'eau. Il a conclu avec
le Pérou , qui possède quatre-vingts lieues naviga-
bles du fleuve, un traité qui déclare libre pour les
deux peuples la navigation de l'Amazone ; il a offert
aux divers États qui possèdent des affluents naviga-
bles du grand fleuve, à Venezuela, à la Nouvelle-
Grenade, à l'Equateur, à la Bolivie, des traités pa-
reils qui consacrent la même réciprocité de droits.
Mais pendant que les gouvernements de l'Amérique
du Sud réglaient ainsi au mieux de leurs intérêts des
affaires qui les concernent , l'esprit envahisseur des
Américains du Nord s'est éveillé , couvant la pensée
de mettre la main sur l'Amazone et sur son riche
bassin.
Voici ce qui s'est passé : Un des hommes les plus
entreprenants et les moins scrupuleux de l'Union
américaine , appartenant au département de la ma-
rine en qualité de surintendant de l'Observatoire
national, le lieutenant Maury, obtint, en 1853, du
gouvernement de Washington qu'une double ex-
ploration de l'Amazone et de ses affluents serait
faite par deux agents de FUnion ! .
1 remprunte ces détails à une série d'articles publiés dans
le journal de Rio, le Corréïo mercantil, et signés du nom de
44.
464 LE BRÉSIL.
Tous les deux partirent du Pérou, mais pour
prendre bientôt deux directions différentes: l'un,
Herndon, suivit le cours du Huelaga, pour atteindre
les eaux supérieures de l'Amazone , qu il descendit
jusqu'à son embouchure ; l'autre , Gibbon , traversa
la Bolivie, atteignit la principale rivière de cet État,
le Madeira, qu'il explora dans toute son étendue,
et aboutit à l'Amazone dans les environs de la ville
brésilienne de Barra. Leur voyage terminé, les deux
explorateurs se hâtèrent de revenir à Washington
pour mettre le promoteur de leur expédition, le
lieutenant Maury, en possession des documents qu'ils
avaient, recueillis, en se. réservant toutefois une pe-
tite portion de leurs découvertes , pour avoir leur
part dans le retentissement et les bénéfices de l'af-
faire.
Le lieutenant Maury s'empressa de mettre à profit
des matériaux merveilleusement appropriés à l'œuvre
d'envahissement qu'il inéditait. Il publia sous ce
titre: Lï Amazone et les côtes atlantiques de F Amérique
méridionale , une brochure qui portait l'attache offi-
cielle par ordre du Congrès, et qui fut répandue par
mon excellent et docte ami, le commandeur Pereira da Silva.
Je regrette fort que mon travail trop avancé De me permette
pas d'user encore une fois du droit qu'il me donne de m'enri-
chir de ses dépouilles, en profitant amplement des articles
dont il vient de commencer la publication dans un autre
journal de Rio, le Comtrcio, sur l'ouvrage de M* dePonthoz.
CHAPITRE QUATRIÈME. 465
milliers d'exemplaires sur tous les points de l'Union ;
brochure où l'exagération fabuleuse des faits le dis-
putait à l'extravagante audace des théories qui sem-
blaient prendre à tâche d'asseoir sur les débris de
toutes les notions de justice et de droit des gens un
droit tout nouveau à l'usage du peuple américain.
La presse des États-Unis s'enflamma au récit des
merveilles racontées par les deux lieutenants explo-
rateurs, et aux perspectives dorées qu'on ouvrait anx
appétits de lucre, si développés aujourd'hui dans la
patrie de l'austère Washington. Comment, en effet,
n'être pas séduit par des descriptions comme celle-ci,
par exemple, qui semble dérobée aux plus éblouis-
sants des contes arabes : « Cuyaba , dit le lieutenant
» Herndon , est au centre de la région aurifère de
» ce pays superbe. On y trouve de l'or en veine ,
» entre les pierres, dans les fonds des ruisseaux et en
v petits grains à fleur de terre : à la suite de chaque
» pluie, les esclaves et les petits enfants courent le
» ramasser dans les boues des rues de la ville. Dans
» la région diamantine, il est certain qu'on trouve
» des diamants mêlés à la terre, comme on trouve
» l'or dans les excavations de Californie. Selon Cas-
» telnau, un homme, en voulant ficher un pieu en
» terre, trouva un diamant de neuf carats. Quel-
» quefois on trouve des diamants dans le gésier des
» petits oiseaux. »
Quel pays que celui-là ! et comme de tels tableaux
466 LE BRÉSIL.
étaient bien de nature à provoquer les convoitises
Yankees, qui ne s'inquiétaient guère de rechercher
si on ne surfaisait pas leur âpre crédulité! Le Brésil
est un magnifique pays, sans doute : les forêts
.vierges de Matto-Grosso, sans parler de celles du
Maranham et de tant d'autres, renferment très-cer-
tainement des mines d'or qui , tôt ou tard, devront
être exploitées. Il y a dans plusieurs provinces des
terrains à diamants très-fouillés déjà et qui n'ont
pas donné toutes leurs richesses, même après Y Étoile
du Sud, si admirée à notre Exposition universelle.
Mais, depuis le Candide de Voltaire, on n'a pas en-
core revu cet Eldorado où les enfants jouent dans
les rues avec des disques d'or, et il faut remonter
aux Mille et une Nuits du bon abbé Galland pour
trouver des diamants dans le ventre des poissons et
des petits oiseaux.
Mais les Yankees n'y regardent pas de si près , et
l'opinion populaire prit sur-le-champ fait et cause
pour les récits et les plans du lieutenant Maury et
de ses acolytes. L'opinion a, aux États-Unis, des
moyens de manifestation tout-puissants, et le gou-
vernement, quand elle s'est prononcée, est bien peu
de chose en face d'elle.
Les partisans du lieutenant Maury organisèrent
une démonstration imposante pour forcer la main
aux autorités fédérales, qui peut-être bien ne de-
mandaient pas mieux que d'être dégagées de leurs
CHAPITRE QUATRIÈME. 467
scrupules par la pression populaire. Une convention
se réunit à Memphis dans les derniers jours de
1853. La libre navigation de l'Amazone y fut mise
à l'ordre du jour et débattue. Il fut décidé :
1° Que la libre navigation de F Amazone était une
des plus importantes questions du siècle, et que tous
les efforts des hommes d'État américains devaient
tendre à la faire aboutir ;
2° Que, dans cette pensée, le lieutenant Maury
demeurait chargé d appeler, au nom de la conven-
tion . l'attention du gouvernement sur cet objet en
lui faisant connaître l'importance et l'urgence de
faire ouvrir ce fleuve aux relations commerciales
par la vapeur ou par tout autre véhicule , non-seu-
lement à son embouchure , mais sur toute l'étendue
de son parcours , avec tous les habitants des bords
de l'Amazone et de ses tributaires;
3° Que les membres de la convention de Memphis
déclarent qu'ils aiment la paix et qu'ils tiennent en
très-grande valeur les relations d'amitié qui ont tou-
jours existé entre les États-Unis et le Brésil; qu'ils
tiennent pour essentiel de les conserver ; et consé-
quemment, pour quelles continuent, ils ne de-
mandent rien de plus au congrès et au gouverne-
ment que d'assurer la navigation de l'Amazone avec
l'amiable consentement du Brésil, — consentement
AMIABLE, SI FAIRE SE PEUT, — FORCÉ, SI CELA EST
NÉCESSAIRE.
46* LE BRÉSIL.
C'est ainsi que procède, à ce qu'il paraît, la dé^
mocratie américaine, bien dégénérée assurément et
bien oublieuse des principes proclamés par ses glo-*
rieux fondateurs. Et l'on s'étonne que d ardentes
sympathies pour la cause russe éclatent aux Etats-
Unis , à ce point qu'on ait tenté d'y armer de faux
corsaires, de vrais pirates, pour courir sus aux bâti"
ments français et anglais! Rapprochement étrange!
On parlait dernièrement' d'un navire suspect de
crime de piraterie qu'on venait d'arrêter dans un
port américain, et ce navire avait pour nom LE
Maury!
Rien de plus naturel d'ailleurs et de plus facile à
expliquer que ces sympathies. Si les formes des
deux gouvernements sont différentes , leur visée est
la même, c'est l'usurpation du bien d'autrui; leurs
moyens d'action sont les mêmes, c'est l'abus de la
force fondé sur le plus souverain mépris du droit.
En y regardant de près, on retrouverait encore le
même despotisme, ici d'un homme, là des masses,
mais, des deux parts, sans responsabilité et sans
frein.
Le gouvernement était donc sommé par la con-
vention de Memphis de donner satisfaction à la
volonté populaire qui exigeait la liberté du fleuve
des Amazones. Ses tendances secrètes le » dispo-
saient à remplir ce mandat, qu'il avait peut*être
un peu provoqué. Mais comment s'y prendre?
CHAPITRE QUATRIÈME. 469
S'adresser tout d'abord au gouvernement du Brésil,
c'était par trop brutal, après les insolentes mena-'
ces des conventionnels de Memphis et l'aveu ef-
fronté de leurs plans d'envahissement. La diplo-
matie américaine prit un biais j elle fit un peu
•comme le bonhomme des Femmes savantes, qui
adresse à sa sœur les griefs qu'il n'ose encore diriger
Contre sa femme; elle prit le Pérou à partie, Le
gouvernement du Brésil avait conclu avec le Pérou
\\n traité qui donnait à la marine péruvienne le
droit de naviguer dans les eaux brésiliennes de
l'Amazone, en même temps qu'il ouvrait aux na-
vires de l'Empire les eaux supérieures qui appar-
tiennent au Pérou. D'un autre côté , par une con-
vention du 26 juillet 1851, les États-Unis avaient
obtenu du Pérou d'être traités sur le pied de la
nation la plus favorisée , et l'agent nord-américain
à Lima prétendait, en combinant ces deux con-
ventions, qu'elles ouvraient de plein droit aux na-
vires des États-Unis l'entrée des eaux de l'Amazone ,*
dont le libre usage avait été concédé au Brésil.
Dans $a réponse à la note où ces prétentions
étaient développées , le ministre des affaires étran*
gères du Pérou faisait observer que le traité avec le
Brésil était bilatéral, que le Pérou concédait un
droit, mais qu'il obtenait par réciprocité un droit
analogue, et que rien de pareil ne pouvait exister
entre le Pérou et les États-Unis ; il ajoutait que la
470 LE BRÉSIL.
navigation d'un fleuve appartenant à des maîtres
communs constituait une servitude active et passive
en même temps, et que celait là un droit qui ne
pouvait se transmettre à un tiers par la volonté
exclusive d'un des contractants; enfin il déclarait
que les deux gouvernements du Brésil et du Pérou
faisaient en ce moment, à frais communs, un essai
de navigation sur l'Amazone , affaire dans laquelle
des tiers n'avaient rien à voir ; que le Pérou regar-
dait d'ailleurs l'ouverture du fleuve comme con-
traire à ses intérêts; que plusieurs de ses tributaires
ne sont pas encore explorés; que le gouvernement
n'est pas encore fixé sur les points d'escale; que le
commerce dans ces parages se limite à de simples
échanges entre les sauvages et les peuples voisins
et qu'il est de toute nécessité d'établir d'abord l'or-
dre et la régularité dans ces régions solitaires, à
l'effet de garantir efficacement la vie et la for-
tune des populations étrangères qui viendraient s'y
fixer.
Je n'insiste pas sur les détails de cette négociation,
qui échoua au Pérou, et qui, portée quelques mois
après à Rio, vint y avorter misérablement Mais
pour donner au lecteur une idée parfaite de la po-
litique du Brésil relativement à l'ouverture de
l'Amazone, je citerai en entier un document où
cette politique est très-nettement résumée; c'est le
mémorandum suivant, adressé le 13 septembre 1854
CHAPITRE QUATRIÈME. 471
par le gouvernement impérial au chargé d'affaires
des États-Unis , M. Trousdale :
« Le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur, en
» ce qui touche l'invitation du gouvernement des
» États-Unis de conclure aivec le Brésil un traité
» d'amitié, de commerce et de navigation, persiste
» dans l'opinion qu'il a exprimée dans la note
» adressée par lui à M. David Tod, le 22 avril 1851.
» Dans l'état où se trouve l'industrie du Brésil, en-
» core peu développée, le gouvernement croit que
» la conclusion de traités semblables ne convient
» pas , quant à présent , aux intérêts du pays, et son
» refus se fonde sur un système qui, étant adopté
» vis-à-vis de toutes les nations, ne pourrait être
* maintenu , si on faisait une exception.
» Le gouvernement ne méconnaît pas l'impor-
» tance du commerce du Brésil avec les États-Unis
» et la consommation considérable qu'ils font d'un
» de ses principaux produits, le café, qui y est im-
» porté libre de droits. Il est pleinement convaincu
» des avantages qui résultent pour le Brésil d'un
» plus grand développement de ce commerce; il est
» disposé à faciliter ce développement par tous les
» moyens en son pouvoir, autres que des traités ;
» cet objet sera pris en considération dans le tarif
» dont la réforme a été confiée à l'étude du Conseil
» d'État.
m LE BRÉSIL.
» Pour ce qui touche à la prétention à la libre
» navigation de l'Amazone, objet que M. TroUs-*
» dale déclare intéresser les citoyens des États-Unis,
» le gouvernement impérial nef peut accorder le
r> principe et la doctrine sur lesquels on prétend
» fonder cette réclamation, en assimilant i'Ama-
» zone à l'Océan. Le gouvernement impérial estime
» que cette doctrine , d'ailleurs nouvelle et présen-
y) tée pour la première fois , est repoussée par les
» principes du droit public et des gens, et ne peut
» prévaloir à moins qu'on ne substitue aux prin-
» cipes du droit et de la justice la règle de l'intérêt
» et le droit de la force.
» Les États-Unis ne se sont jamais autorisés de ce
» droit dans les questions qu'ils ont débattues avec
» l'Espagne et l'Angleterre sur la navigation du
* Mississipi et* du Saint -Laurent. Les États-Unis
» avaient cependant alors cette circonstance en leur
» faveur qu'ils étaient riverains, et la portion du
» fleuve que possède l'Angleterre à l'embouchure
» du Saint-Laurent, ainsi que celle qui appartenait
» à l'Espagne à l'embouchure du Mississipi,' sont
» beaucoup moindres que la portion de l'Amazone
» qui appartient au Brésil avec son embouchure.
n Le gouvernement impérial est fermement con-
» Taincu qu'on ne peut assimiler à l'Océan un
» fleuve dont lé Brésil possède les deux rives sur
» une vaste étendue de quatre cent quatre-vingts
CHAPITRE QUATRIÈME. 473
» lieues, depuis l'embouchure jusqu'à Tahatinga,
» limite de l'Empire. Bien que l'Amazone soit en
9 divers points assez large , il a cependant des passes
» étroites % où un fort peut empêcher le passage et
» où on ne peut naviguer sans faire fréquemment
» usage de ses rives.
» Le Brésil possède les deux tiers de son étendue
» navigable : il a, à l'entrée, les forteresses de Ma-
il capâ et de Garupâ, et plus haut, celles de Mazar-
-r> gao, Duas Barras, Silo-José de Rio Iça et de Ta-
» batinga, et sur les deux rives, des villes, des
* bourgs, des centres de population. Le Brésil pos-
» sède donc sur l'Amazone tout ce qui , selon les
» principes reçus, sert à prouver la souveraineté
9 sur les eaux de cette rivière.
» L'Océan sert de voie de communication à
7> toutes les nations du globe, et sa navigation est
« indispensable à beaucoup d'entre elles , qui , po-
» puleuses et puissantes comme elles sont , ne pour*
» raient subsister sans le commerce étendu auquel
« elles se livrent.
y) L'Amazone ne se trouve pas dans les mêmes
v conditions. Bien que son immense vallée, quand
j> elle sera convenablement peuplée , puisse donner
» un vaste aliment au commerce des nations, elle
» est, quant à présent, presque entièrement dé-
-» serte : sa navigation n'est donc nullement indis-
-» pensable, et même, dans l'état actuel, elle ne
474 LE BRÉSIL.
» peut avoir ni intérêt ni avantage pour les nation»
» qui ne sont pas riveraines.
» La grande portion du bassin de l'Amazone qui
» appartient au Brésil contient deux provinces ,
» celle du Para à l'embouchure et celle de l'Ama*
» zone dans l'intérieur. Pour le commerce de la
9 province de Para, le port de Belein suffit, et il
» est ouvert à toutes les nations étrangères. La po-
» pulation de la province de r Amazone n'excède pas
9 trente mille âmes : presque entièrement compo-
» sée d'indigènes , elle consomme très-peu de pro-
» duits de l'industrie étrangère, et elle n'éprouve
» pas le besoin d'un commerce direct avec les na-
» tions qui exportent ces produits. Il y a moins de
» population encore dans le département de May-
n nas, appartenant au Pérou, qui occupe la partie
» supérieure du fleuve.
9 La population de cette République, que peut
» alimenter le commerce étranger, est séparée de la
» vallée de l'Amazone par les Andes , et le chemin
» naturel pour leurs approvisionnements , dans le
v présent comme dans l'avenir, sera toujours l'o-
9 céan Pacifique. Les territoires occupés par les Ré-
9 publiques de Venezuela , de la Nouvelle-Grenade
9 et de l'Equateur sur les affluents se jetant dans
9 l'Amazone n'ont presque aucune population. Les
» centres des principales villes et populations de ces
9 Républiques ne pourront jamais être avantageuse*-
CHAPITRE QUATRIÈME. 475
» ment alimentés par la navigation de l'Amazone.
» Ainsi, le fleuve fùt-il ouvert au commerce du
» monde , toutes ces Républiques continueraient à
9 être exclusivement desservies par la navigation de
» l'Atlantique et du Pacifique.
» En outre , les affluents de l'Amazone qui tra~
» versent ces territoires et qui peuvent servir à la
» navigation ne portent et ne porteront jamais que
» des embarcations de faible tonnage, incapables de
i> navigation sur l'Océan, et beaucoup de ces af-
» fluents ne peuvent être rendus navigables qu'à
» l'aide de nombreux travaux hydrauliques qui de-
» vront améliorer leur cours. Toutes ces circon-
» stances démontrent que , dans l'état de choses ac-
» tuel , il n'existe pas un grand intérêt , ni pour les
» États-Unis, ni pour aucune autre nation, qui
» puisse servir de prétexte à la prétention immé-
» diate de naviguer sur l'Amazone.
» Il n'est pas dans l'intention du gouvernement
» impérial de garder l'Amazone fermée pour tou-
» jours au transit et au commerce étranger; mais
» son ouverture ne lui paraît pas encore opportune.
» C'est une question grave , qui doit être résolue
» sans précipitation et avec les précautions et les
» garanties que son importance exige.
v Dans le but d'étudier pratiquement cet objet ,
» à l'égard d'un fleuve dont les rives sont en grande
» partie désertes, et où sont inapplicables les règles
m LB BRÉSIL.
y> et les mesures prises en Europe au sujet de fleuves
» dont les bords sont peuplés depuis des siècles , le
7) Brésil a conclu avec le Pérou le 23 octobre 1851
» un traité de commerce et de navigation fluviale.
» Ce traité , qui doit durer six ans , n'a pas encore
» deux années d'exécution.
3) Ce fut le fait de l'initiative spontanée du gdu-
» vernemçnt impérial , qui. aurait conclu des traités
» semblables avec les autres Républiques qui peu-
i» vent tirer avantage de la navigation des Àma-
» zones , si elles se fussent montrées désireuses de
» l'obtenir, et si elles fussent arrivées à s'accouder
» sur les conventions qui devaient procéder cette
» concession de la part du Brésil. - -
r> Dans le même but d'étudier pratiquement la
» question et aussi de développer la colonisation et
» le commerce sur les rives désertes de l'Amazone,
» le gouvernement impérial a introduit dans ses
» eaux la navigation à vapeur, en subventionnant
» à cet effet une compagnie brésilienne, à laquelle il
» a concédé le privilège exclusif de la navigation de
» l'Amazone pendant trente années. Bien que cette
y> durée ne parût pas excessive pour une telle étude
» et pour le développement du commerce national,
» cependant le gouvernement impérial , désireux
» de rester libre d'ouvrir l'Amazone au commerce
» du monde dans un plus court délai , et quand it
» s'y jugerait préparé , a obtenu de la compagnie
CHAPITRE QUATRIÈME. 177
9 l'abandon de son privilège, moyennant une aug-
» mentation considérable de subvention.
9 Le moment venu , et le gouvernement impé-
9 rial se réserve exclusivement d'en apprécier l'op-
9 portunité, il est décidé à ne concéder à aucune
9 nation la navigation de l'Amazone dans la por-
9 tion où le Brésil possède deux rives, si ce n'est au
9 moyen de conventions qui consacrent son droit
9 de propriété et qui le garantissent de la contre-
9 bande, en pourvoyant au maintien des droits
9 fiscaux et de la police de la navigation.
9 Dans l'opinion du gouvernement impérial,
9 l'acte du congrès de Vienne, cité par M. Trous-
9 dale , constitue un «impie droit conventionnel ,
9 qui. oblige seulement les puissances qui y ont
9 participé.
9 Cet acte n'a pas été admis en Europe comme
9 règle générale, et moins encore dans le reste du
» monde. Tout récemment l'Angleterre et la France
9 ont reconnu par des traités que la navigation du
9 Parana était une navigation intérieure appartenant
» à la Confédération Argentine en commun avec
9 l'État oriental. »
Cette pièce remarquable a clos l'échange des
notes : depuis lors , le silence s'est fait sur la ques-
tion, et je ne sache pas qu'elle soit encore, à l'heure
qu'il- est , le prétexte à aucune agitation dans l'Ame-
42
m LE BRÉSIL.
rique du Nord. Seulement il s'est passé depuis un
fait assez curieux qu'il est bon de mentionner. Il y
a environ un an, des bruits parvinrent au Brésil,
annonçant qu'une expédition se préparait dans les
ports de l'Union , que plusieurs navires étaient ar-
més en guerre par des particuliers, et que cette ex-
pédition , analogue à celles qu'on avait dirigées con-
tre Cuba, avait pour but avoué de pénétrer de vive
force dans l'Amazone. Les renseignements transmis,
soit officiellement, soit par la voie du commerce,
avaient, au plus haut degré, le caractère de la cer-
titude. Aussi le président de la province de Para ,
M. le colonel Rego Barros, homme de sang-froid et
d'énergie, s'empressa-t-il de prendre ses mesures
pour bien recevoir ces audacieux pirates : on arma
et on approvisionna les forts de l'embouchure; les
fortifications de Belem, la ville la plus rapprochée
de l'Océan, furent mises en état : la garde nationale
fut armée et exercée. Bref, tout était prêt, on at-
tendait les forbans de pied ferme; mais, avertis sans
doute de l'accueil qu'on leur réservait, ils ne paru-
rent pas, et le consul des États-Unis protesta, un
peu tard , mais fort bruyamment, contre les inten-
tions coupables qu'on prêtait à ses compatriotes.
Le gouvernement fédéral s'empressa d'ailleurs de
déclarer que le pavillon des États-Unis ne proté-
geait pas de telles entreprises. Tout cela est fort
bien , mais reste à savoir comment les choses se se-
CHAPITRE QUATRIÈME. *79
raient passées si le gouvernement impérial n'avait
pas été sur ses gardes, et si le Para avait eu un pré*
sident moins précautionneux et moins résolu.
Je résumerai, en terminant, mes impressions
sur cette grave affaire»
Le droit du Brésil est incontestable : il n'est pas
besoin d'entasser les textes, il suffit du bon sens et
de l'honnêteté la plus vulgaire pour dégager ce
droit de toutes les arguties* Les eaux intérieures,
fleuves , bras de mer même $ sont la propriété ex-
clusive de l'État qui possède les deux rives. Nul n'y
peut pénétrer sans son consentement»
L'argument tiré du traité de Vienne est sans va-
leur aucune. Ceux qui disposaient alors des terri-
toires pouvaient aussi régler souverainement cer-
tains droits de navigation. Le traité de Vienne a
d'ailleurs le caractère d'une convention qui peut
toujours modifier le droit. Il a consacré la règle , ai
proclamant l'exception.
Ainsi , le gouvernement du Brésil avait pleine-
ment le droit de refuser l'entrée de l'Amazone au
pavillon nord-américain. Il pouvait plus : il était
libre de n'admettre dans la partie du fleuve qui lui
appartient aucun des pavillons des nations sud-amé-
ricaines qui l'avoisinent. Il ne l'a pas fait, et il a
bien fait.
A-t-il été également bien inspiré en refusant Ten-<
trée du fleuve aux autres nations maritimes? Oui,
480 LE BRÉSIL.
si c'est là une mesure temporaire ; non , si ce devait
être une résolution définitive.
Les bords de l'Amazone ne sont pas peuplés sur
toute la partie du fleuve qui appartient au Brésil :
ils sont plus déserts encore dans la portion qui ap-
partient au Pérou. Les faits exposés dans le mémo-
randum qu'on vient de lire donnent sur ce point
des éclaircissements péremptoires.
Je ne reviens pas sur les conséquences que le
mémorandum tire de cet état de choses, mais j'a-
joute ce qui me frappe surtout dans la question
telle quelle était engagée et ce qu'un document de
cette nature ne pouvait dire :
Partout où la nation nord-américaine a cru qu'il
était de son intérêt de prendre pied, elle a toujours
procédé de la manière suivante : elle a envoyé en
avant ses éclaireurs, ses pionniers, dans le pays
qu'elle voulait usurper, et quand les Anglo-Saxôns
se sont trouvés en nombre , un effort a suffi pour
opérer une révolution , et l'annexion a été pronon-
cée. Ce qu'ils ont fait pour le Texas, les Américains
du Nord l'auraient tenté pour le bassin de l'Ama-
zone, si on n'eût pas arrêté leur marche et dérangé
leurs plans.
Donc le Brésil , sous peine de s'exposer à des em-
barras, à des luttes, à des périls très-graves, devait
agir comme il a agi.
Mais il ne suffit pas au Brésil d'avoir détourné
CHAPITRE QUATRIÈME. m
un danger, il faut qu'il accomplisse lui-même cette
oeuvre de civilisation que ï Amérique du Nord pour-
suit , souvent d'une façon brutale , odieuse , atten-
tatoire aux droits d'autrui, mais que son indomp-
table énergie accomplit toujours. Il faut qu'il fasse
jouir le monde entier des richesses que renferme
cette immense et magnifique vallée de l'Amazone,
en la peuplant de vigoureux travailleurs.
Le gouvernement impérial est entré dans cette
voie, et ses actes prouvent qu'il est pleinement ré*
solu à faire tous les sacrifices que son devoir et son
intérêt lui imposent pour la parcourir jusqu'à ce
qu'il ait atteint le but. Déjà des colons arrivent sur
les bords de l'Amazone, et avant peu d'années douze
centres de population, d'origine européenne, ani-
meront le grand fleuve, portant la hache au sein de
ses forêts contemporaines de la création , et culti-
vant ces champs féconds que jamais la main de
l'homme n'a retournés.
Dès que ces préliminaires de colonisation seront
accomplis , dès que les droits du gouvernement du
Brésil se seront fortifiés par l'adhésion des popula-
tions nouvelles , dès que le pouvoir se sera partout
régulièrement organisé, dès que la terre aura des
maîtres qui l'auront domptée à la sueur de leur
front, alors le Brésil pourra et devra, sans danger
aucun , ouvrir son fleuve majestueux à la naviga-
4M LE BHÊSIL.
tioo de tous les peuples, car c'est à la liberté qu'il
appartient de développer les germes de prospérité
que l'action tutélaire du pouvoir aura semés sur ces
rives.
CHAPITRE CINQUIÈME.
LA COLONISATION.
Civilisation par le travail de l'homme. — Supériorité de la race européenne.
— Besoin de colonisation pour l'Amérique méridionale, dépourvue d'ha-
bitants.-— Efforts du Brésil ponr remplacer le travail esclave par le travail
libre. — Première période de la colonisation. — Initiative du gouverne-
ment. — Nouvelle Fribourg. — Colonie de Saint-Léopotd. — Petropolts.
— • Seconde période. — La colonisation par les particuliers. — Colonie
Vcrgueiro. — Système de pareeria. — Les colons acquéreurs du sol. —
Colonie de dona Francise». — De don Pedro d'Alcamara. — Colonie Bèu-
menau. — La propriété de la terre au Brésil. — Usurpations sur le do-
maine public. — Les tesmarka. — Loi du 18 septembre 1850. — Mésa-
nge, division et démarcation des terres. — Direction générale des terres
publiques. — Règlement du 30 janvier 1854. — Explications officielles sur
ce règlement. — Premiers travaux de la direction générale des terres. —
Documents fournis par les présidents des provinces. — Essais de colonisa-
tion par les Chinois. — Inconvénients signalés. — Les colonies militaires'.
— Les villages ou aldèas d'Indiens. — Dépérissement et extinction gra-
duelle de la race rouge. — Opinion du président de la province Sainte-
Catherine snr les Indiens*
Nécessité bien comprise an Brésil de la colonisation sur une grande
échelle. — Le moment est favorable. — Les prévenions répandues en Al-
lemagne contre la colonisation se dissipent. — Bon témoignage rendu par
l'agent prussien au Brésil, M. Lievenbagen. — Temps d'arrêt de la colo-
nisation nord-américaine. — Douze mille émigrés allemands retournent
en Europe. — Désavantages du Brésil quant au prix du passage, quant à
la durée de la traversée. — Moyens temporaires d'y remédier. — Subsides
par le gouvernement ou par les provinces. — Moyens permanents.— In-
tervention des capitaux privés dans l'aravre de colonisation.
Devoirs du gouvernement impérial. — Sécurité à donner aux colons. —
Protection aux consciences. — Réformes dans les lois. — Exemption mo-
mentanée du service militaire. — Devoirs des administrations provinciales.
— Routes et débouches à ouvrir. — ? Bonne harmonie à maintenir dans les
colonies. — Églises, temples, maisons d'école à élever.
Climats divers du Brésil et colonisations diverses. — Les populations mé-
ridionale» de l'Europe propres à la colonisation des régions voisines de
484 LE BRÉSIL.
l'Equateur. — Les Européens du Nord et du Centre appelés a coloniser les
aoues plus tempérées. — Les Français colons possibles de ces contrées. —
Courant établi entre le pays basque tt les Républiques de la Plaid. — * Dé-
faut absolu de sécurité. — Avantage pour nos compatriotes à s'établir dans
la province de Rio Grande do SuK
Utilité d'une grande association à Rio pour l'œuvre de la colonisation
générale.
Un sol fertile, un ciel splendide et vivifiant, un
climat salubre, sont pour un pays des conditions es-
sentielles, des gages assurés de prospérité;, mais ces
conditions ne suffisent pas , ces gages ne donnent
pas ce qu'ils promettent si le travail ne vient fécon-
der les dons magnifiques de la Providence; et le
travail, c'est l'homme. Sans la main de l'homme
civilisé , ce% terres privilégiées demeurent condam-
nées à une stérilité relative, et leur luxuriante végé-
tation ne livre aux pénibles recherches du com-
merce qu'une part infiniment réduite des produits
spontanés du sol , produits à l'état sauvage, comme
les hôtes féroces dont ces contrées sont le domaine.
Il faut donc que l'homme intervienne pour glo-
rifier Dieu et mettre à profit les bienfaits d'en haut,
en arrosant la terre de ses sueurs. La vieille Europe,
avec ses froids hivers, avec les frimas où l'ense-
velit l'haleine glacée des pôles, avec ses montagnes
arides et ses plaines qu'une culture opiniâtre a pu
seule rendre fécondes, la vieille Europe n'est ce
qu'elle est que par l'énergie active de l'homme. La
loi du travail que lui inflige sa destinée n'a pu être
un seul instant éludée et méconnue sous ces zones
CHAPITRE CINQUIÈME. 485
rigides où le travail est la condition sine quâ non de
l'existence. Un rude et patient labeur, guidé par
l'intelligence la plus exercée, a fait de l'Europe,
cette si petite et si ingrate portion du globe, la tête,
le cœur et le bras de l'humanité. Là se trouvent
toute civilisation, toute science, tout bien-être; là
se trouve aussi , au plus haut degré, cette moralité
qui se puise dans la conscience de la valeur de
l'homme et dans le respect de la dignité humaine.
Ce qui constitue vis-à-vis de l'Europe l'état d'in-
fériorité des vastes continents de l'Amérique méri-
dionale et centrale, comme de l'Asie et de l'Afrique,
c'est que l'homme y manque, ou bien que l'homme,
n'ayant guère de besoins que la nature ne satisfasse
spontanément, s'astreint médiocrement à la loi du
travail. La supériorité de l'Europe dans le monde,
c'est la supériorité de la race européenne. La trans-
formation qui s'est Opérée dans l'Amérique du Nord
témoigne déjà de cette vérité, qui se confirmera
mieux encore quand de nouveaux et nombreux
exemples auront démontré que l'Européen, ayant
de plus amples et de plus divers besoins à satisfaire,
travaille résolument sous toutes les zones.
L'Amérique méridionale, si on considère l'im-
mensité de son territoire, est presque entièrement
dépourvue d'habitants; c'est à peine si, sur les côtes
de l'Atlantique et du Pacifique , jusque vers le
40 e degré de latitude sud, s'éparpille une popula-
486 LE BRÉSIL.
tion clair-semée. L'intérieur, sauf bien peu d'excep-
tions, est livré à ce qui reste des races rouges d'In-
diens, anciens possesseurs du pays, les uns non pas
civilisés , mais jusqu'à un certain point domptés et
domestiqués, les autres, abrutis, féroces, vivant de
chasse, de pêche, et plus volontiers encore de bri-
gandages, tous fatalement destinés à disparaître,
tant est rapide la dépopulation de leurs misérables
tribus. Partout, dans ces contrées bénies du ciel,
l'homme fait défaut, et partout les gouvernements,
organes des besoins sociaux, appellent de leurs
vœux et de leurs efforts la colonisation.
Je n'ai à parler ici que du Brésil, qui, d'ailleurs,
par Tétendue de son territoire, par sa population,
par la solidité de son gouvernement, tient sans con-
teste le premier rang parmi les nouveaux États de
l'Amérique méridionale.
Pour le Brésil, la colonisation est un besoin plus ur<-
gentenoore quepour les Républiques qui l'avoisinen t.
Comme à celles-ci, il lui faut des colons pour mettre
en valeur des terres d une fertilité prodigieuse et qui
demeurait stériles faute de bras; mais une circon-
stance exceptionnelle qui tient à son organisation so-
ciale lui fait de la colonisation une nécessité absolue.
Le Brésil est un pays à esclaves : presque toute son
agriculture est aux mains des noirs d'Afrique. Or,
comme on la vu dans les chapitres qui précèdent»
l'Empire a très-sincèrement et très-péremptoirement
CHAPITRE CINQUIÈME. «87
répudié l'odieux trafic des noirs, à l'aide duquel se
recrutaient les travailleurs de la terre. Sans la traite
qui l'alimente, la population noire esclave s amoindrit
et tend peu à peu à s'éteindre; c'est une règle génér
raie qui ne souffre guère d'exception que dans
quelques États à esclaves de l'Amérique du Nord.
Malgré le soin que prennent de leurs* noirs les plan-
teurs brésiliens, soit en modérant leurs travaux,
soit en s'abstenant presque toujours de châtiments
corporels, soit en réglant avec une humanité intel-
ligente leur régime hygiénique et alimentaire, il
est fort douteux que le Brésil échappe à la règle
commune. D'ailleurs, s'il est certain qu'en ce mo-
ment l'abolition de l'esclavage tarirait toutes les
sources de la richesse agricole et serait pour l'Em-
pire un immense bouleversement, sinon un sui-
cide , il est permis de désirer et d'espérer qu'un jour
viendra où la terre du Brésil ne portera plus que
des hommes libres. Pour préparer ce jour, pour le
hâter, il faut que le» colons affluent sur le sol de
l'Empire; il faut qu'à la force physique des nou-
veaux travailleurs vienne s'ajouter , comme tout-
puissant expédient, l'intelligence raffinée de l'Eu-
rope, qui supplée aux bras par les machines dans les
labeurs trop ardus, et qui, au besoin, sait mo-
difier les cultures, pour obtenir de plus riches pro-
duits avec une bien moindre dépense de forces
humâmes.
m LE BBÉS1L.
Le Brésil aspire donc à développer chez lui la
colonisation sur une grande échelle. Pour atteindre
ce but, qu'a- t-il fait, que fait-il, que compte-t-il
foire?
Le passé de la colonisation du Brésil n est pas
brillant (je range dans la catégorie du passé tous les
faits antérieurs aux dix dernières années). Pour un
succès magnifique, obtenu, il est vrai, au prix
d'énormes sacrifices pécuniaires, l'affaire de la co-
lonisation compte beaucoup de résultats incom-
plets, des écbècs et même de véritables déroutes. A
ces déceptions il y a eu deux causes : d'une part ,
l'intervention trop directe du gouvernement dans
les premières entreprises, et le gouvernement, tou-
jours et partout moins bien servi que les particuliers
qu'aiguillonne l'intérêt personnel, se laisse aisément
capter par les esprits chimériques, ou par les spécu-
lateurs qui cherchent à faire leurs affaires et non
les siennes; d'autre part, la situation de l'Europe,
où le goût de l'émigration ne s'était pas encore dé-
veloppé et où n'ont apparu que peu à peu ces né-
cessités sociales qui, affaiblissant par degrés l'amour
du sol natal, ont poussé irrésistiblement les masses
souffrantes du vieux monde vers les aventures du
monde nouveau , ouvrant à travers l'Atlantique un
courant qui s'élargit de jour en jour.
C'est du règne du roi Jean VI que datent les
premières tentatives de colonisation. Seize cent qua-
CHAPITRE CINQUIÈME. 489
tre-vingt-deux Suisses furent engagés par le gouver-
nement de ce prince, en 1819, et vinrent fonder la
colonie de la Nouvelle-Fribourg , dans la province
de Rio Janeiro; trois cent quarante-deux Allemands
renforcèrent peu de temps après ce premier noyau.
Voici en quels terme* un document distribué aux
Chambres brésiliennes dans la dernière session l
résume le passé et le présent de cette colonie, la
doyenne de l'Empire :
u Mal dotée de terres , la colonie de la Nouvelle-
» Fribourg, dès son établissement même, vit com-
»* mencer l'émigration de ses habitants , au point
» qu'en 1825 on constatait déjà que non moins de
» six cent quarante-cinq colons l'avaient abandon-
» née. Ceux qui la quittèrent se mirent en quête de
» terres plus fertiles sur les divers points de la pro-
» vince où ils s'établirent , et où beaucoup d'entre
y* eux sont aujourd'hui de riches cultivateurs (fa-
» zendieros); ceux qui restèrent dans la colonie,
» s'ils ne réussirent pas aussi bien, ont su cependant
» se créer généralement une situation heureuse ; ils
» vivent dans l'aisance, quelques-uns même dans la
» richesse. Aujourd'hui on ne les regarde plus comme
» des colons; ils font partie de la ville et munici-
» palité de la Nouvelle-Fribourg. »
1 Relatorio de repartkao gérai, dos terras pullicas, Rapport
de la direction générale des terres domaniales.
*90 LE BRÉSIL.
Le résultat de l'entreprise , qui a coûté des som-
mes folles, n'a pas été complètement nul. Le Brésil
y a gagné une ville assez mal située, il est vrai,
comme centre de culture, et d'excellents travail-
leurs qui ont su faire leurs propres affaires. Mais le
gouvernement voulait une colonie agricole, et il n'a
pu parvenir à la fonder.
La raison de l'insuccès, c'est le mauvais choix
des terres qui étaient impropres à la culture, et
certes il est évident que si un entrepreneur eût été
chargé de l'affaire à ses risques et périls, il eût été
plus clairvoyant. Avec de bonnes terres, la Nou-
velle-Fribourg eût parfaitement réussi; car même à
cette époque, une autre tentative du gouvernement,
où cette condition capitale ne faisait pas défaut, a
eu un plein succès. Je veux parler de la colonie de
Saint-Léopold , dans la province de S&o-Pedro, ou
Rio Grande do Sul. Voici comment s'exprime sur
cette colonie le document cité plus haut :
a Elle a été fondée au commencement de 1825
» par ordre et aux frais du gouvernement. Parfaite-
» ment bien située et largement aidée par les cof*
» f res publics, cette colonie a toujours été en grand
» accroissement; elle est la première en richesse et
» en population de toutes celles qui existent dans
» l'Empire.
» Depuis 1825 jusqu'en 1853, 1,300 familles
CHAPITRE CINQUIÈME. 494
y> ont été introduites à Saint-Léopold, composées
» de 6,145 individus, qui, avec 1,347 célibataires,
» forment un total de 7,402 personnes. Les dé-
5) penses faites pour cette colonisation dans l'espace
» de sept années seulement , dont les comptes exis-
» tent , se sont élevées à environ 500 contos de reis
» (15 cent mille francs). A quel haut chiffre doit
» donc s'élever l'ensemble de la dépense pendant
» vingt-huit ans , de 1825 à 1852 ?
v Au 1 er janvier 1854, il existait dans la co-
» lonie 11,172 habitants, dont 5,814 du sexe mas-'
» culin et 5,358 du sexe féminin. 4,604 sont ca»
» tholiques et 6,508 protestants. On compte dans la
» colonie vingt et un édifices religieux, neuf con-
» sacrés au culte catholique et douze au culte pro-
» testant.
» Cette colonie continue à prospérer comme par
» le passé : sa production augmente tous les jours ,
» et elle est devenue un véritable point d'attraction
» pour l'émigration spontanée. Malheureusement,
» elle n'a déjà plus de terres domaniales dans sa
» proximité pour l'établissement de nouveaux co-
» Ions, et ceux-ci ont dû chercher à se caser dans
» quelques autres parties de la province. »
Il n'y a pas à insister sur la dépense quand la
réussite est aussi heureuse et aussi éclatante. Mais il
faut dire que la province de Sâo-Pedro jouit de la
493 LE BRÉSIL.
température de Madère et du climat le plus doux
et le plus salubre. C'est ce qui explique l'accrois-
sement de sa population , qui s'est augmentée de
plus d un quart dans une moyenne de douze années.
Du reste, sur une moindre échelle, presque toutes
les colonies du Brésil présentent des résultats ana-
logues, et le chiffre des naissances y est de beau-
coup supérieur au chiffre des décès.
A côté des deux faits que je viens de mentionner,
et qui témoignent tour à tour des échecs et des suc-
cès qu'ont éprouvés les tentatives de colonisation
par le gouvernement, je citerai un troisième fait qui
a un caractère tout particulier. A quelques lieues de
Rio Janeiro, sur une montagne jusque-là couverte
de forêts impénétrables, et qu'on appelle le Cor-
rego Secco, s'élève aujourd'hui autour de la rési-
dence d'été de l'Empereur une charmante cité où
les riches habitants de Rio Janeiro ont leurs maisons
de, plaisance, et qu'un chemin de fer rapproche de
la capitale. Cette ville, aujourd'hui peuplée de 5,257
habitants, n'existait pas en 1845; c'est l'empereur
don Pedro II qui l'a fondée et qui lui a donné son
nom; c'est son initiative souveraine qui a répandu
la vie dans ces solitudes profondes en appelant des
colons allemands pour les défricher et les peupler.
La présence de la Cour au palais impérial de Petro-
polis pendant toute la saison chaude a groupé au-
tour des émigrés allemands une population à peu
CHAPITRE CINQUIÈME. 193
près égale en nombre à celle de la colonie, et tous
les jours la ville prend de nouveaux' développe- "
ments. Quelques colons veulent de temps à autre
tenter fortune dans la capitale; mais, au dire du
président de la province de Rio Janeiro, dont j'ai
le rapport sous les yeux, « ils sont bien peunom-
» breux ceux qui , après s être risqués dans ces
» aventures, ne reprennent pas le chemin de la
y* colonie, » . . , .
Ici le but a été complètement atteint L'Empe-
reur a voulu ajouter à l'écrin des richesses natu-
relles de l'Empire un splendide joyau de la civili-
sation : Petropolis est le Cintra dix Brésil. Obéissant
aux instincts de sa race illustre, don Pedro II a
placé, comme ses aïeux les Bragance, son aire
d'aigle au sommet d'un mont qui domine $a capi-
tale. Si c'est un luxe que le jeune prince a payé un
peu cher, au moins ce luxe a-t-il des côtés utiles et
Je n'insiste pas sur quelques autres essais aux-
quels le gouvernement a plus ou moins coûteuse-
ment concouru, et j'arrive à ce que j'appellerai la
seconde période de la colonisation , celle où l'éner-
gique initiative des particuliers a pris en quelque
sorte la direction de ces entreprises, demandant peu,
soit au gouvernement impérial, soit aux provinces,
souvent ne demandant rien et atteignant presque
toujours son but. ■
43
494 LB BRÉSIL.
C'est dans ces dernières années surtout que la co-
lonisation privée a pris des développements consi-
dérables, et presque sur tous les points les entre-
prises de ce genre ont réussi. L'impulsion a été
donnée par un des personnages les plus considérables
de l'Empire, par un ancien ministre, M. le sénateur
Vergueiro , propriétaire d'immenses domaines dans
la province de Saint-Paul. Voici en quels termes le
document dont j'ai déjà cité quelques extraits s'ex-
prime sur la colonie Vergueiro :
« Elle a été fondée, en 1847, dans le domaine
» d'Ybicaha, appartenant au sénateur Perdra de
3» Campos Vergueiro. Cette colonie est la première
» qui s'est établie dans l'Empire d'après le système
» de parceria (participation). Les persévérants efforts
» de son entrepreneur, soutenus par le gouverne-
» ment impérial et plus tard par l'Assemblée pro~
» vinciale de Saint-Paul , l'ont élevée à un degré de
» prospérité qui lui donne le premier rang entre
» toutes celles qui ont été fondées sur le mode de
» parceria. Comme les autres, elle a eu quelques
» embarras à ses débuts, mais ils ont été surmontés
» promptement et n'ont pu causer le moindre pré-
» judice à l'entreprise. Aujourd'hui cette colonie
» ne sert pas seulement d'aiguillon aux établisse-
» ments analogues, elle leur sert encore de régu-
» lateur, et ses habitants, justes appréciateurs du
CHAPITRE CINQUIÈME. 49ft
* pays et des ressources qu'il leur offre pour remplir
y> leurs engagements et satisfaire leurs besoins , ser-
» vent de guides â leurs compatriotes nouveaux de*
» barques et les désabusent des faussetés qu'on
» répand en Allemagne pour contrecarrer l'émi-
» gration.
v De 426 colons avec lesquels elle a commencé,
» cette colonie est arrivée à en compter jusqu'à
» 900. Ses colons sont aujourd'hui au nombre de
» 671.
* Un grand nombre de familles, ayant déjà payé
» la totalité de leur dette, se sont retirées de la co-
5) lonie, et plusieurs d'entre elles sont parties avec
» un capital' suffisant pour acheter des terres dans
» lesquelles dites se sont établies.
» On ne doit pas omettre , à l'honneur de cette
» compagnie et du système suivi, que, dans l'année
» 1853, trente et une familles «étant retirées après
y> avoir payé leur dette, quatre de ces familles jugé-
» rent qu'il était de leur intérêt de revenir dans la
» colonie , où elles furent reçues aux mêmes con-
» ditions que par le passé.
» La culture de la colonie est le café, qui est d'ex-
3> cellente qualité et fort abondant, grâce à l'extrême
* fertilité du sol. »
Le système de parceria est fort connu en France,
et il est presque exclusivement pratiqué dans nos
43.
m LE BRÉ&IL.
départements du Midi. Le colon partiaire partage
avec le propriétaire du sol les produits de la récolte.
Au Brésil, le colon engagé est tenu, comme la jus-
tice et son contrat l'exigent , à rembourser sur la
part qui lui revient les avances que lui a faites le
propriétaire entrepreneur. Ce passif du colon se
compose du montant du prix de la traversée jusqu'au
Brésil, des frais faits, au Brésil même, pour trans-
porter les familles et leurs bagages jusqu'à la colonie,
enfin des frais de nourriture et d'entretien jusqu'à
l'époque où la première récolte est vendue, ainsi que
des avances postérieures que pourrait rendre néces-
saires l'insuffisance des premières récoltes. Cette dette
est quelquefois assez forte, mais les produits du sol
sont riches , et généralement partout où les terres
sont bonnes et lès colons laborieux, la dette est
éteinte dans un délai de peu d'années. La retenue
annuelle est limitée de manière à laisser largement
au travailleur de quoi subvenir à ses besoins, et sou-
vent il arrive que le colon, ayant hâte de se libérer,
consacre à l'extinction de sa dette une portion de
ce qu'il doit toucher personnellement sur la vente
des produits. Du reste, l'autorité générale et provin-
ciale a pris toutes les précautions nécessaires pour
sauvegarder l'intérêt des travailleurs émigrés : elle
vérifie et contrôle l'état des dettes de chaque colo-
nie, et les documents distribués, soit au Parlement
impérial, soit aux Assemblées des provinces, détail-
CHAPITRE CINQUIÈME. 4*7
lent annuellement, par des chiffres précis, les exo-
nérations successives des colons. Presque partout
ces dettes s atténuent ou seteignent régulièrement et
avec rapidité.
Il y a au Brésil un autre système de colonisation
plus particulièrement en usage dans les provinces
du Sud, et qui devra prendre une extension consi-
dérable quand recevront leur pleine exécution les
mesures capitales décrétées par le gouvernement im-
périal , et dont j'aurai à parler tout à l'heure. Dans
ce système, le colon achète la terre avec des termes
pour la payera il la cultive pour son compte, sous
la surveillance du propriétaire ou de son agent; il
se libère tout à la fois par son travail des dettes
analogues à celles que contracte le colon partiaire
et du prix même du terrain qu'il a acquis, La .li-
bération est laborieuse, mais la certitude de deve-
nir, à une époque que ses efforts rapprochent chaque
jour, propriétaire du sol qu'il cultive, soutient le
courage du colon , en éveillant en lui cette passion
innée du travailleur des champs pour la pleine pos-
session de la terre arrosée de ses sueurs, et le rat-
tache invinciblement à sa nouvelle patrie. ■
Parmi les colonisations les plus récentes de cette
catégorie, j'en ferai connaître une seule, qui a déjà
pris de très-grands développements, et qui est ap-
pelée au plus riche avenir : c'est la colonie de Dona
Francisca. Ici encore je > laisse parler le document
m LE BRÉSIL.
distribué aux Chambres brésilienne*, qui fournit
le» renseignements les plus authentiques :
« La colonie de Dona Francisca a été fondée sur
» des terres appartenant à la dot de la sérénissiine
* princesse de Joinville, et qui ont été cédées par
* elle et par son auguste époux, sous la condition
» d'y introduire et d'y établir un nombre déter»
s miné de colons européens, à une Société de colo*
» nisation fondée à Hambourg, en 1849, sous la
s présidence du digne sénateur Schrôder. Les tra-
» vaux pour la fondation de la colonie com~
» mencèratt en 1850, dans le territoire de San-
s Francisco, sur la rive droite du Rio Cachorira, au
* confluent du lac Sagassu et tributaire du Rio
s San-Fraftcisco, à cinq lieues de la cité du même
» nom.
» Le 7 mars 1851, arrivèrent les premiers émi-
» grés allemands et suisses, à bord du navire le
f> Colon , et bientôt après se réunirent à eux soixante*
* quatorze Norvégiens qui, passant à Rio, en desti*
» nation de la Californie, préférèrent se rendre à
» San-Francisco du Sud.
» Dans le mois d'avril suivant , ils entrèrent en
» possession des terres qui leur avaient été promises.
s Le nombre dés colons augmenta progressive-
* ment, au point qu'en décembre 1854 le nombre
» total des individus entrés dam la colonie s'élevait
s à 1,512, ainsi répartis dans les quatre années :
CHAPITRE CINQUIÈME. 409
»Enl8&l * . . 4*4
1852. 409
1863. 124
1854 . . • . . 4Ô5
Total 1,512
» De ces l,512persoimes, 111 moururent, 252 se
* retirèrent* et, à cette époque de la fin de 1854,
» il existait dans la colonie ,1,194 individus 1 en y
* comprenant 45 enfants, nés dans les trois der-
» nières années. Dans ce chiffre on compte 663 per-
» sonnes dû sexe masculin et 531 du sexe £é-
» minin.
» La colonie se divise en trois districts : Join-
» ville, Cachoeira, les Eaiix- Vermeilles. Le district
» de Joinville, centre de la colonie, compte trenrte-
1 Les renseignements officiels s'arrêtent au 1 er janvier 1855.
Mais dans le courant de cette même année, 300 nouveaux
colons allemands ont débarqué à Dona Francisca, et le chif-
fre de la population dépasse au jourd'hui 1,500.
La Société de Hambourg, avait ainsi rempli les clauses de
son contrat. Mais le succès de l'entreprise constaté par la
prospérité de la nouvelle colonie a engagé le prince de Join-
vflle et les capitalistes bambourgeois à la continuer sur une
plus grande échelle* Le capital social a été augmenté par Té-
mission de nouvelles actions qui ont été prises par le fondé
de pouvoirs du prince , M. Aube. A la suite des nouveaux
arrangements, M. Aube est devenu un des directeurs, et a
été spécialement chargé de l'administration de la colonie an
Brésil.
100 LE BRÉSIL.
» neuf maisons habitées et un grand nombre en
» construction : il y a cent soixante maisons habî<-
» tées dans toute l'étendue des divers districts.
y> La colonie compte un certain nombre de mai-
» sons de commerce avec magasins d'étoffes, de
» quincaillerie, de denrées alimentaires, etc., ainsi
» que deux fabriques de cigares, trois boulangeries,
» trois boucheries, une fabrique de liqueurs, une
» de bière, deux de tuiles, une de poterie, deux
» moulins à maïs, cinq usines à sucre, seize ma-
» chines à moudre le manioc, deux presses à huile
» et deux moulins à moudre le manioc.
» Parmi les colons, on trouve des tanneurs, des
» forgerons , des charpentiers, des menuisiers, des
» ferblantiers , des cordonniers, des tailleurs, des
» potiers. Les terres de la colonie sont très-fertiles ;
» eHes produisent abondamment le café, la canne à
» sucre , le ris , les haricots , le maïs, le manioc, les
» patates, le tabac et autres denrées du pays. Elles
» fournissent aussi beaucoup de végétaux et fruits
n d'Europe, quand ils ont été cultivés avec soin. '
» Les colons vivent satisfaits et dans l'abondance,
» et ils peuvent compter sur un riche avenir. La
» ville de San -Francisco a aussi singulièrement
» gagné avec eux ; elle était une des plus pauvres
» parties de la proviiice, elle sera bientôt une des
» plus prospères. »
CHAPITRE CINQUIÈME. m
> J aurais -pu, en m' appuyant sur les mêmes docu<-
ments, donner des renseignements analogues sur
d'autres établissements coloniaux créés aussi d'après
le système de la vente des terres et qui sont égale-
ment en voie de progrès rapide, notamment celui
de don Pedro d-Alcan/tara et celui. qui porte le nom
de son fondateur, le docteur Hermann Blumenau ;
mais ces détails fatigueraient le lecteur par la mono*
tonie des redites» et je me borne à constater ici qu'à
très- peu d'exceptions près , toutes les entreprises de ce
genre où l'intérêt privé, est fortement engagé ont été
couronnées de succès* Les renseignements statistiques
sur la population des colonies ne sont pas tout à fait
complets , mais d'après les chiffres donnés par les
tableaux officiels, on peut évaluer cette population
à vingt mille âmes. Il n'est pas nécessaire de faire
remarquer que ce chiffre ne s'applique qu'aux indi-
vidus habitant les centres coloniaux, aux travailleurs
de la terre et au* ouvriers .professant des industries
accessoires à la culture, et qu'il ne comprend pas par
conséquent le chiffre beaucoup plus considérable
des commerçants et artisans étrangers qui ont fixé
leur résidence au Brésil.
C'est bien peu que ces vingt mille colons pour la
vaste étendue de l'Empire brésilien , mais on a vu tout
à l'heure, dans la notice qui concerne la colonie de
. Saint-Léopold , que sur ce point la terre manque déjà
aux colons : et ce n'est pas là seulement, c'est presque
tt» LE BRÉSIL,
partout qu'a apparu cet obstacle. Rien, de prime
abord, ne paraît plus étrange : le Brésil, ce vaste
Empire , dont la centième partie même n'est pas cul-
tivée , n'aurait plus de terres à livrer aux mains des
défricheurs ! Cela est cependant, ou plutôt cela a été;
car , grâces aux mesures prises par le gouvernement,
cet état de choses va disparaître. Mais voici le mot
de l'énigme. Jusqu'à ces derniers temps , le domaine
public était presque partout enchevêtré dans le do*-
maine privé. Aucun travail officiel n'avait été fait
pour distinguer dans la propriété du sol ce qui était
à l'État et ce qui était aux particuliers , et comme
l'intérêt individuel, ai face d'un intérêt public mal
défendu obéit volontiers à ses instincts d'envahis-
sement, les prétentions les moins fondées extor-
quaient incessamment au domaine les terres suscep-
tibles d'exploitation. Une circonstance exception»
nelle, tenant à l'organisation économique du pays ,
aggravait encore les complications. Dès l'origine de
la prise de possession du Brésil , des terres avaient été
concédées par les rois de Portugal , les unes à titre
définitif, et la propriété de celles-là est hors de con-
teste ; les autres à titre précaire , et sous la condition
expresse de les cultiver dans un certain délai. Ces
sortes de concessions , fort nombreuses au Brésil ,
s'appellent <)es sesmarias. Or ces se$marias sont de-
meurées presque partout sans exploitation, et l'État,
CHAPITRE CINQUIÈME. «03
en vertu même du titre qui les concède , est eu droit
de les revendiquer*
Une grande mesure était donc nécessaire pour
dégager le domaine de l'Etat , et pour le remettre
libre et disponible aux mains du gouvernement,
qui, dans l'intérêt de tous» pourrait ainsi donner
une impulsion vigoureuse à la colonisation en of-
frant ces terres , à des prix infiniment réduits , aux
émigrés d'Europe.
C'est là l'œuvre qu'a accomplie là loi du 18 sep-
tembre 1850, et c'est de cette loi que date la période
d avenir de la colonisation brésilienne.
Elle établit au Brésil un véritable cadastre; elle
prescrit le mesurage, la division et la démarcation des
terres incultes : die indique les moyens d arriver à sé-
parer le domaine public du domaine privé , et déter-
mine le prix auquel devront être vendues les terres
appartenant à l'État. Pour atteindre le but qu'elle
poursuit, la loi de 1850 autorise le gouvernement à
créer une administration spéciale des terres pu-
bliques, chargée de diriger ces opérations , de con-
server , de surveiller et de vendre les terres doma-
niales , enfin de développer la colonisation natio-
nale et étrangère , et de formuler les règlements né-
cessaires à cet objet.
Un décret impérial du 30 janvier 1854 a pourvu
à ces exigences en instituant la direction générale
des terres publiques et en promulguant un règlement
S04 LE BRÉSIL,
général, en exécution de la loi du 18 septem-
bre 1850.
Le sens et la portée de ce règlement sont indiqués
avec une parfaite précision dans le document sut*
vant, émané d'une source officielle, et qui a déjà
reçu en Europe une certaine publicité :
Réflexions sur le règlement pour l'exécution de la loi du 18
septembre 1850 relative au mesurage des terres en frkhe,
ainsi qu'à la colonisation au Brésil.
Le problème dont le gouvernement et le Corps législatif
du Brésil se sont occupés pendant plusieurs années est sans
contredit de ceux qu'il est difficile de résoudre d'une manière
satisfaisante. En 1843, le conseiller d'État Joaquim José Ro-
drigue* Torres présenta à la Chambre des députés , dont il
faisait alors partie, un projet de loi pour distinguer les ter*
res appartenant aux particuliers des terres qui appartiennent
au domaine de l'État, et pour mesurer ces dernières et pro-
céder à leur démarcation en petits lots, afin qu'elles soient
vendues à un prix fixe et peu élevé, rendant ainsi possible
le système qui aux États-Unis a tant favorisé la colonisation.
Ce n'est que vers la fin de la session de 1850, et après de
longues discussions à la Chambre et au Sénat , que la loi
du 18 septembre. 1850 fut adoptée ; mais son exécution dé-
pendit d'un règlement qui devait être promulgué par le gou-
vernement..
Plusieurs commissions , composées de personnes dont
les lumières, et l'expérience des affaires étaient reconnues ,
travaillèrent, ainsi que le Conseil d'État, à la confection de
ce règlement; il y eut tant de difficultés à vaincre, tant d'in-
térêts légitimes à ménager, que le travail ne put être pré-
senté qu'en août 1853.
CHAPITRE CINQUIÈME. 305
, Ce projet de règlement , étudié et corrigé par le gouver-
nement, fut ultérieurement approuvé par un décret impérial,
n° 1318, du 30 janvier 1854.
"Ainsi les opérations nécessaires pour le mesurage, la dé-
marcation et la description des terres nationales vont com-
mencer prochainement ; des ordres à cet effet ont déjà été
expédiés aux provinces , et sous peu (un an au plus) divers
lots dans différentes provinces seront mis en vente.
La loi et le règlement ont créé une administration centrale
qui fonctionne déjà , avec des succursales dans chaque pro-
vince, pour le mesurage et la vente des terres nationales, et
dans le but d'encourager la colonisation.
Le directeur général en personne et ses délégués dans les
provinces dirigent le service et en ont l'inspection , en étant
toutefois 'subordonnés au ministre de l'intérieur. Le gouver-
nement, de son côté, attache une telle importance à cette
nouvelle administration, qu'il a mis à sa tète un sénateur 1
qui pendant ces cinq dernières années a rempli Jes fonctions
de ministre de là guerre, et qu'il a nommé en outre comme
chef de secrétaire rie 2 un des députés qui ont le plus étudié
les questions de colonisation après avoir pris part aux dis-
cussions y relatives.
Le règlement a respecté tous les droits acquis ; les parti-
culiers qui par quelque titre légitime possèdent des terres
continueront à en jouir, sans dépendance de nouveaux me-
• surages et de nouveaux titres; il Jeur veste toutefois le droit
de les faire mesurer et de faire procéder à leur démarcation
en tout temps par la voie des autorités judiciaires compéten-
tes ; et une fois la sentence de mesurage obtenue, les brevets
respectifs leur seront expédiés par l'administration des terres.
Ceux qui possèdent des terres à titre seulement de les oc*
cuperet de les cultiver sont. obligés de requérir, la légitima-
tion de leur possession , qui se fait administrativement par -
1 M. Manoel Pelisardo de Sonia e Mello.
3 M. Bcrnardo Auçusto Nascemes de Azambuj?.
Î06 LE BRESIL.
des employés nommés par le gouvernement. Les questions
de bit qui pourraient survenir seront résolues par des arbi-
tres choisis par les parties intéressées; les autres différends
par ces employés» avec appel de leurs décisions aux prési-
dents des provinces, et ensuite au gouvernement impérial*
Le règlement a si libéralement pris en considération les
intérêts des possesseurs originaires, que non-seulement il
leur reconnaît la propriété du terrain qu'ils auraient cultivé,
faveur très-grande que le droit appelé d'achat antérieur a
admise aux États-Unis , «nais encore il leur a concédé gra-
tuitement un rayon de terres nationales conoguës équivalant
à celles qu'ils ont fait valoir* pourvu que leur totalité ne soit
pas plus grande qu'une tesmaria. Les sesmeiros originaires
qui n'auraient pas satisfait aux conditions de la concession
des terres sont obligés de les faire valider de nouveau dans
un délai fixe, et ces mêmes employés nommés [par le gou-
vernement sont chargés de cette commission.
Malgré l'extrême libéralité qu'on a montrée envers tous
les possesseurs et sesmeiros, il reste encore des terres vastes
et fertiles sous des climats variés et salubres, sur les bords
ou dans le voisinage de grands fleuve» navigables, ou de ports
de mer, lesquelles appartiennent au domaine public et vont
être divisées en lots de 250,000 brasses carrées ou 226 ares,
et mises en vente aux enchères ou à l'amiable , comme il sera
plus convenable , et aux prix minimes de 1/2 réal , i réal ,
1 1/2 réal et 2 réaux* la brasse carrée, ou à 553 r s., 1#106 rs.,
1#659 r»., 2^212 rs. l'acre, selon la position et la fertilité
desdits lots; prix très-inférieurs au minimum des États-
Unis, qui est de 2$500 rs. ou 1 1/4 par acre.
Les terres vendues sont garanties non-seulement par la
législation antérieure, mais encore, d'aprèa le nouveau rè-
glement, par les moyens rapides et peu dispendieux aux-
quels on peut avoir recours. Les juges municipaux condam-
nent de deux à six mois de prison et à une amende de
100#000 rs. les individus qui envahiraient les lots achetés,
CHAPITRE CINQUIÈME. *#7
y mettraient le fea ou y coopéraient do bois. Les juges de
droit, dans les courses qu'ils sont obligés de faire, doivent
veiller à ce que les juges municipaux remplissent leur dW
voir, et dans le cas où ils les trouveraient en défaut, les con-
damner à la prison et à l'amende. Les délégués et subdélé-
gués ^agents de police existant dans les paroisses) reçoivent
les plaintes et instruisent les procès; quand ils sont en défaut,
ils sont punis eux-mêmes par les juges de droit.
Ainsi, outre les moyens de défense que fournit la législa-
tion antérieure, la propriété territoriale à reçu de la loi
du 18 septembre 1850 une protection et une force nouvelles
par le secours de l'action criminelle rendue plus expéditive.
Le colon qui achète un lot de terre, aux enchères ou à
l'amiable , pour le quart de ce qu'il lui coûterait aux États-
Unis, ne peut avoir aucune crainte d'être inquiété dans sa
propriété; une simple plainte adressée au subdélégué qui de-
meure à peu de distance ou au délégué et au juge municipal
suffît pour qu'il voie ses droits maintenus et ses agresseurs
ponts.
Si , d'après tout ce que nous Venons de dire , toute la ga-
rantie désirable est donnée à ceux qui achèteraient des terres
nationales, le prix pour lequel elles peuvent être acquises
est si minime que , quoique le voyage d'Europe au Brésil soit
plus cher que d'Europe aux États-Unis , le colon qui vien-
drait au Brésil et y achèterait un lot de terres ferait une éco-
nomie de 115^1000 rs, sur celui qui irait aux États-Unis et
y achèterait le même rayon de terrain. x
L'administration générale des terres publiques, ayant à
encourager la colonisation nationale et étrangère , veillera'
par elle-même , et par ses délégués dans les provinces , à
l'exécution des contrats que les colons auront faits avec les
entrepreneurs; ette examinera si les conditions sont rem*
plies., et elle cherchera , par l'entremise des autorités com-
pétentes, à les faire respecter.
IL est naturel que dans peu de temps des sociétés plus ou
2*g LE BRÉSIL.
moins protégées et surveillées par l'autorité se chargeront
de faire .construire des maisons commodes, où, pour des prix
raisonnables, les colons puissent être reçus et traités ea- at-
tendait qu'ils se rendent à leur destination*
La vente des terres étant faite dans des délais fixes à l'en-
chère* et en tout temps à J'amiable, les colons apportant
avec eux 175^000 rs. on piastres 87,5 pourront acheter im-
médiatement 250)000 brasses carrées ou 226 acres; et s'ils
ne veulent acheter que la moitié ou le quart de ce rayon, ils
n'auront à dépenser que piastres 43,75, ou piastres 21,87
peur devenir propriétaires ruraux*
Comme il existe au Brésil une grande disproportion entre
le travail et les bras , le salaire est naturellement très-élevé;
aussi, soit que les colons s'engagent avec les fermiers pour
cultiver les propriétés de ceux-ci , soit qu'ils s'occupent de
tout autre manière, les colons qui arriveront au Brésil,
même sans aucun capital, pourront, dans un espace de
temps assez court , acquérir le nécessaire pour l'achat d'un
lot de terre et des objets indispensables pour s'établir ; ils de*»
viendront alors propriétaires, , et outre- qu'il» seront habitués
au climat, ils auront alors l'expérience nécessaire pour faire
fructifier leur petite propriété;
Le système d'association , si injustement stigmatisé par
quelques individus en Allemagne, a perdu les couleurs som-
bres que lui prêtaient les adversaires de la colonisation au
Brésil. Si de tout temps le travailleur de bonne conduite a
trouvé au Brésil du travail amplement récompensé , et qui
en peu de temps l'a mis à même de ne plus être salarié, au-
jourd'hui que les terres mesurées, démarquées, garanties par
le gouvernement, et d'une fertilité et d'une salubrité prover-
biales, vont devenir d'une acquisition si facile, il est i ni pos-
sible que le travailleur assidu et de bonne conduite n'amasse
pas en trois ans (plus ou moins) là somme nécessaire pour
acquérir une propriété rurale d'une certaine étendue.
Le système d'association concourra donc avec efficacité et
CHAPITRE CINQUIÈME. ttft
promptitude à transformer d'honnêtes prolétaires de F Alle-
magne en petits mais heureux propriétaires brésiliens; et
augmentation progressive de leur fortune ne dépendra que
de l'intelligence f de l'activité et de la moralité qu'ils dé-
ploieront. Le système d'association ne profitera pas seule-
ment à cette nombreuse classe, digne des soins des gouver-
nements et des philanthropes ; il sera en outre avantageux
aux petits cultivateurs qui végètent dans différents États euro-*
péens sans espoir d'un meilleur avenir pour eux et dominés
par la poignante conviction que le sort de leurs enfants sera
encore moins heureux.
Les Allemands principalement , qui se conforment en peu
de temps à nos usages et s'habituent à notre manière de vi-
vre y quand ils auront passé deux ou trois ans dans des fer-
mes où ils sont très-bien traités , car le caractère brésilien est
généreux, hospitalier et humain; quand ils auront acquis
l'expérience nécessaire du climat et de la culture du pays,
ainsi que les fonds indispensables pour l'achat d'un lot de
terre, ils le cultiveront, construiront une maison et
prépareront de cette manière un établissement qu'ils pour-
ront vendre avec profit à un émigrant récemment arrivé.
Les colons faisant partie du système d'association au Brésil
pourront être les squatters américains, qui, à peine possé-
dant dans le principe une hache et une bêche , deviennent
en peu de temps moins à des propriétaires plus ou leur
aise , selon l'activité et l'intelligence qu'ils ont développées.
Si le climat du Brésil est excellent , surtout dans quelques
provinces; si quelques unes de ses terres donnent spontané-
ment des produits de valeur en grande quantité; si l'agri*
culture récompense généreusement les fatigues du cultiva-
teur, les émigrants ne doivent pas pour cela se faire illusion
et nourrir de fantastiques espérances. Nulle part , dans les
pays même les plus fertiles, on ne peut avoir d'aisance sans
travail. Là où l'homme laborieux et rangé vit content et s'en-
richit, l'homme paresseux et sans conduite , s'il ne meurt pas
44
21* LE BRÉSIL.
de faim et s'il ne craint pas q«e la subsistance lai manque ,
mène toutefois une vie malheureuse et méprisable.
Les colons ne doivent espérer en venant an Brésil que
l'avantage d'un pans grand produit de l'industrie à laquelle
ils se livrent. S'ils veulent posséder des terres qni les fassent
vivre dans l'aisance, il faut qu'ils aient les habitudes des cul-
tivateurs, qu'ils soient robustes comme eux, et qu'ils fassent
tous les efforts nécessaires pour faire fructifier lears domai-
nes. La terre , en général., n'accorde ses faveurs qu'à ceux
qni cherchent à les mériter par des soins assidus.
L'oubli de cette vérité a été cause de grands malheurs et
d'un tardif repentir. Des artisans de villes manufacturières,
et, ce qni est pire, des hommes sans aucune habitude de
quelque travail utile que ce soit, bercés par la flatteuse illu-
sion de pouvoir, sans effort , jouir de toutes les commodités
des anciennes sociétés dans les terres fertiles dn nouveau
monde, é migrèrent comme colons agriculteurs; arrivés à
leur destination, ils trouvèrent la réalité, et.les songes d'une
vie heureuse et sans travail s'évanouirent; au lieu des jouis-
sances qu'ils s'étaient imaginées , ils rencontrèrent une terre
vierge qui n'attendait que des bras robustes et intelligents
pour produire des récoltes abondantes. L'artisan qui ne s'est
jamais servi delà hache, de la bêche ni de la charrue, qui ne
connaît que les outils délicats de son métier; le paresseux qui
ne s'est livré à aucun genre d'industrie, ne savent pas chan-
ger l'aspect d'une localité, ni métamorphoser les belles, épais-
ses, mais jusqu'alors inutiles forêts et les vastes plaines en
champs ensemencés de grains alimentaires, on en culture de
plantes intertropicales : de là le découragement, le repentir
et les malheurs plus ou moins grands , suivant le degré de
prévoyance et d'intelligence de ceux qui ont dirigé l'entre-
prise.
La colonie projetée de Korou, dans la Guyane française,
est le type des entreprises mal combinées et mal dirigées,
ainsi que de l'entraînement des hommes incapables pour les
CHAPITRE CINQUIÈME. 241
travaux dé l'agriculture. Des émigrations à peu près sembla-
bles se répètent aujourd'hui sur une plus petite «échelle:
nombre considérable des individus qui vont tous les ans aux
États-Unis mourraient de misère s'il n'existait pas des sociétés
de bienfaisance qui viennent a a secours-des imprudents qui,
sans aptitude naturelle et sans capitaux, se hasardent à re-
chercher ce pays ; les prisons de New-York et d'autres villes
attestent les entoure d'une semblable émigration*
Si au Brésil ce douloureux spectacle ne s'est pas otfect
jusqu'à présent*, cela dépend moins du petit nombre déni-
grants que de la facilité avec laquelle on y trouve les moyens
de subsistance , et de oe que les colons y ont été , en grande
partie, liés par des contrats et avec «me «destination détermi-
née. Il est vrai que beaucoup de ceux qui se sont engagés
pour la culture des terres par le système d'association n'ont
pas rempli les conditions de leurs contrats, soit qu'ils man-
quassent de moralité nécessaire , soit que, ayant toujours été
•employés à des travaux très-différents, le travail agricole
leur répugnât. Il est très-fréquent de rencontrer parmi les
colons engagés pour la culture des terres des étudiants, des
imprimeurs, des horlogers, des coiififouirs, des tailleurs, et des
personnes de professions analogues. De là principalement les
plaintes des entrepreneurs contre les colons, et vice versa; de
là les déclamations que l'on entend de temps à autre en Eu-
rope contre le système d'association. Tel fut le motif qui fit
disparaître la colonie du Sahy du Dr. Mure, et quelques au-
tres ; mais les colons en les abandonnant ne sont pas morts
de misère, ils ont toujours trouvé du travail bien rétribué.
Les corps allemands engagés en 1850 par le gouverne-
ment brésilien sont très-réduits par les congés que les sol-
dats, trouvant des moyens avantageux pour gagner leur vie,
ont demandés, et qui ont été généreusement accordés par le
gouvernement. Débarrassés du service militaire , ils se sont
avantageusement employés à des professions manuelles , ou
dans les colonies de la province de S. Pedro, et se félicitent
44.
342 LE BRÉSIL.
aujourd'hui de la résolution qu'ils oût prise de venir au Bré-
sil , où ils gagnent leur vie avec facilité, et où ils peuvent
même amasser quelque argent, à l'exception seulement de
quelques individus adonnés à la boisson ou de quelques pa-
resseux. Si les colons qui sont venus au Brésil sans avoir les
qualités requises pour devenir de petits cultivateurs n'ont
pas souffert les fâcheuses conséquences qu'ils auraient souf-
fertes dans d'autres pays, ceux qui dorénavant possédant ces
qualités viendront au Brésil avec la certitude d'obtenir im-
médiatement et à très-bas prix des terres fertiles, mesurées ,
démarquées et bien garanties, pourront compter sur une for-
tune prospère et sure , soit qu'ils apportent avec eux le petit
capital nécessaire pour l'achat d'un lot de terre, soit qu'ils
s'assujettissent à des contrats d'association , tout en amassant
en même temps , outre l'expérience, le capital suffisant pour
l'achat des terres où ils voudront s'établir. C'est donc vers le
Brésil que doivent se diriger, avec le plus de probabilité de
bons résultats , ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se- <
journer en Europe.
Cette grande administration de la répartition des
terres publiques, placée sous les ordres du ministre
de l'intérieur, M. LuizPerdeira de Coutto Ferraz, a
commencé à fonctionner depuis moins de deux ans,
sous le titre de Répartition générale des terres publi-
ques 1 , et c'est aux documents communiqués par elle
1 J'ai dit quelque part que le Brésil n'avait presque pas de
bureaucratie : voici une des mille preuves que je pourrais
donner. Cette direction générale qui, outre les attributions
énumérées plus haut , est chargée d'administrer les colonies
militaires et les villages d'Indiens, a pour tout personnel un
directeur général , un secrétaire général , un procureur fis-
cal , deux chefs de section et quatre employés , en tout neuf
CHAPITRE CINQUIÈME. 243
aux Chambres que j'ai fait divers emprunts sur la
situation actuelle des colonies. Ses attributions sont
nombreuses et très-variées, mais à en juger par
l'activité avec laquelle elle centralise tous les ren-
seignements et entame les travaux qui lui sont
confiés, son zèle et son intelligence ne sont pas
au-dessous de sa grande tâche.
Déjà l'œuvre de délimitation des terres est en
pleine exécution. Quatre inspections générales ont
été créées dans les provinces de l'Amazone, du Para,
de Maranham et du Parana et leurs opérations, sont
commencées. Dans les autres provinces où l'urgence
du travail est moindre, mais où cependant ont lieu
des demandes de concession, on désigne sur-le-
champ des ingénieurs pour opérer la délimitation.
En effet, l'impulsion donnée à la colonisation a été
singulièrement activée depuis les dernières mesures
administratives. Sans parler de l'accroissement que
va prendre la colonie de Dona Francisca, dont
les entrepreneurs veulent élever la population à
6,000 âmes, les terres domaniales sont déjà vive-
ment recherchées. Dans la province de Spiritu
Santo,le major Gaêtano Dias da Silva a demandé à
acheter au domaine une étendue de terres de vingt
lieues carrées , sur le territoire d'Itapernerim et de
fonctionnaires, auxquels il faut ajouter un garçon de bureau
et un portier. Avec la dépense du matériel, le tout coûte au
trésor la somme annuelle de 66 mille francs.
2*14 LE BRÉSIL.
Benevente, aux conditions de la loi de 1850, et à
la charge par lui d*y établir, dans un délai de cinq
années, sept cent vingt familles de colons. Le me-
surage de ce terrain s'opère : il coûtera environ
30 mille francs au trésor public j qui recevra pour
prix de la vente 270 mille francs.
Un travail semblable s'accomplit dans la province
de Rio Grande do Sul, sur les bords du Rio Cahy,
où le comte de Montravel, consul de France à
Porto Allègre, s'est engagé à acheter un terrain en
friche de seize lieues carrées, en s'obligeant à y éta-
blir, dans un délai de deux ans, au moins cinq cent
soixante-seize familles de colons. Le mesurage des
terres qui s'effectue n'excédera pas le prix de
24 mille francs, et la vente des terres s'élèvera à
216 mille francs. Dans la même province, un con-
trat a été conclu avec M. Henri de Vernejoul (un
autre nom français) pour l'achat d'une lieue carrée
de terres en friche, sur le territoire de Santo-An-
tonio de Patrulla, à la condition d'y établir trente-
six familles au moins dans un délai de trois ans.
Ces terres devront être également cédées après un
travail de délimitation.
Tous les présidents des provinces ont été invités
à faire connaître à l'administration générale l'état
des terres en friche, et le parti qu'on en peut tirer
pour la colonisation. Il résulte des informations qui
ont été déjà recueillies pour treize provinces que
CHAPITRE CINQUIÈME. 215
partout les terres incultes abondent , que presque
partout le sol de ces propriétés domaniales est cou-
vert de forêts vierges, et par conséquent d'une
extrême fertilité et merveilleusement propre à la
colonisation. Les détails manquent pour les sept
autres provinces, mais les présidents ont déjà som-
mairement répondu que les circonscriptions terri-
toriales qu'ils administrent renferment en grande
quantité des terres en friche excellentes pour la
culture.
Parmi les attributions conférées à la direction
générale des terres publiques se place, en première
ligne, la surveillance assidue de la marche que suit
le mouvement de colonisation, et les Relatorio an-
nuels que doit soumettre à ce sujet aux Chambres
le ministre de l'intérieur deviendront à la longue
les archives statistiques du Brésil sur cette question
capitale. Déjà le Relatorio de cette année enregistre
un fait curieux. L'Europe est et doit être plus en-
core dans l'avenir la source principale , sinon uni-
que, de la colonisation au Brésil. Cependant l'esprit
entreprenant des Brésiliens a voulu expérimenter
une autre voie. À l'exemple de la Californie et de
l'Australie, il a tenté d'attirer vers l'Empire sud-
américain une portion de lai population exubérante
de l'Empire du milieu. Le 9 février 1855, une bar-
que américaine est entrée dans ce port, ayant à
son bord trois cents Chinois venant de Sincapour,
*46 LE BRÉSIL.
en exécution d'un contrat conclu avec le négociant
brésilien Manœl de Almeida Cardosp. « Ces tra-
» vailleurs, dit le directeur général dans son rapport
» au ministre, m'ont paru vigoureux y bien por-
» tants et aptes aux travaux agricoles; mais quel-
» ques-unes des conditions de leur contrat sont
» telles, que les Chinois pourront être difficilement
» acceptés par nos propriétaires. »
M. Manoel Felizarde ne s'explique pas sur ces
difficultés; mais dans une autre partie de son tra-
vail, il donne une raison d'avenir très-ingénieuse et
très-sensée de son peu de goût pour la colonisation
chinoise. Voici comment l'honorable directeur gé-
néral s'exprime :
a Le climat de l'Empire est si divers, selon les
» provinces, et les productions agricoles y sont si
» variées, que dans quelques-unes et pour certaines
» branches de culture les travailleurs du centre et
» du nord de l'Europe peuvent difficilement être em-
» ployés; or, les États méridionaux de cette partie
» du globe fournissent peu de travailleurs.
» Les habitants de quelques provinces du Céleste
» Empire sont peut-être les travailleurs qui con-
» viennent le mieux à ce genre de labeurs, et mal-
» gré les frais énormes que coûte leur transport, si
» on en amenait dans nos contrées comme on a
» fait dans d'autres pays intertropicaux, il y aurait
CHAPITRE CINQUIÈME. *«7
» profit pour nos grands agriculteurs , et principa-
n letnent pour ceux qui se livrent à k culture de la
9 canne.
» Mais les Chinois, bien que nécessaires et utiles,
» ne nous apporteraient aucun surcroît de connais-
» sances agricoles *de moralité et de civilisation, et
» dans aucun temps, quels que fussent le nombre des
» Chinois résidant au Brésil et leur prospérité* ils ne
» provoqueraient l'émigration spontanée de leurs
» compatriotes.
» Leur émigration sera toujours une charge
» énorme pour les coffres publics ou pour les parti*
» culiers, et dans ces conditions elle ne peut pré-
» senter des résultats satisfaisants. »
A la suite des renseignements qu'il fournit sur
l'état des colonies agricoles de l'Empire, le Relatorio
de la répartition des terres domaniales résume les
détails recueillis par les présidents des provinces
sur la situation des colonies militaires placées sur
les territoires exposés aux incursions des Indiens ,
institution excellente, mais qui ne peut donner qu'à
la Ipngue les bons résultats qu'on est en droit d'en
attendre. Il expose aussi l'état de l'œuvre de la ca~
tédbisation des Indiens eux-mêmes.
C'est triste à dire, mais il ne paraît pas que les
efforts et les sacrifices faits pour plier la race rouge
au. joug de la civilisation aient jusqu'à présent ob-
24* LE BRÉSIL.
tenu le moindre succès. Plus humains que leurs
voisins les Espagnols > les conquérants. Portugais
n'ont pas fait des hécatombes des anciens possesr
seurs de la terre américaine; ils ont, dès leur arrivée
au Brésil,, travaillé avec une inébranlable persévé-
rance à convertir les Indiens et à leur inculquer
avec la foi évangélique les notions du. tien et du
mien, du juste et de l'injuste. Ils ont essayé de les
parquer dans des villages (aldeas), où les soins spiri-
tuels des missionnaires et la généreuse assistance du
gouvernement ne leur ont pas fait défaut. On leur
a bâti des églises, on leur a même ouvert des écoles.
Ces soins charitables ont avorté à peu près partout,
et le sentiment des hommes éclairés du Brésil sur
les Indiens est fidèlement résumé dans cette phrase
que je lis dans le Relatorio du directeur général, et
où se trouve exprimée l'opinion du président de la
province Sainte-Catherine : a Le président est d'avis
» que ces sauvages ne peuvent se civiliser par des
»" moyens de douceur, et il vaudrait mieux s'em~
» parer d'eux et les transporter dans les grandes
» cités pour y être employés dans les arsenaux et
» autres établissements publics, que de les camper
» dans des villages où ils finissent toujours par asr»
» sassiner leurs bienfaiteurs, pour retourner ensuite
n dans leurs forêts, plus terribles encore par la
» connaissance qu'ils ont acquise de l'usage des ar-
»• mes à feu. »
CHAPITRE CINQUIÈME. SM9
Du reste, la race indienne ne parait pas destinée
à vivre dans ce riche continent américain qu'elfe
n'a jamais su exploiter, tant son indolence lui fait
tenir le travail en horreur. Partout elle recule et
disparaît peu à peu devant la civilisation , et sauf
dans quelques provinces du nord et de l'intérieur,
où la population d'origine européenne est fort clair-
semée, et où la riehesse du sol permet aux tribus
indigènes d'avoir sans labeur des rapports très-profi-
tables avec la civilisation , presque partout les vil-
lages indiens dépérissent et s'éteignent. On dirait
que sous ces climats ardents, au milieu de cette
nature pleine de sève féconde, il n'y a que la popu-
lation indigène qui ne se reproduise pas. Le tableau
général des aldeas publié dans le Relatorio évalue,
quant à présent, à 19*,354 le chiffre des Indiens à
demi apprivoisés qui habitent ces villages. Il y a des
lacunes, dans ce tableau, qui ne comprend que
douze provinces; mais quand même il faudrait
doubler ce chiffre, quel misérable résultat d'une
œuvre qui dure depuis deux siècles et demi r et
quette meilleure preuve de cette loi fatale qui
frappe les anciens maîtres du sol et voue leur race
à une dépopulation qui ne s'arrêtera qu'à l'extinc*-
lion du dernier d*éntre eux.
J'ai résumé le plus brièvement et le plus claire-
ment que j'ai pu les principaux faits et résultats
concernant le travail de colonisation accompli au
«20 LE BRÉSIL.
Brésil dans ces dernières années, et j'ai surtout puisé
mes renseignements dans l'excellent document émané
de la Répartition des terres publiques. Ce que je dois
ajouter , c'est qu'il y a , en ce moment, dans tout
l'Empire, une émulation ardente pour mener cette
oeuvre à fin. L'Empereur, ses ministres, l'Assemblée
générale, les présidents de province, les Assemblées
provinciales, les propriétaires de terres, les capita-
listes , tout le monde comprend que la colonisation
est l'œuvre essentielle et que le Brésil touche a une
crise décisive pour son avenir. L'idée se présente à
tous sous le même aspect et désormais fort simpli-
fiée. Avec l'abolition de la traite des noirs , avec la
diminution progressive mais certaine du travail par
les esclaves, c'est pour l'Empire une nécessité abso-
lue d'attirer à lui des colons en grand nombre,
non-seulement pour défricher ses terres incultes,
mais encore pour conserver en valeur la portion
cultivée de son sol. En présence d'une telle néces-
sité , il n'y a plus à s'endormir désormais dans les
molles douceurs d'un climat béni ni à s encroûter
dans des préventions qu'excusaient , il y a trente
ans, les dangers possibles d'une indépendance à
peine acclamée, je veux parler des sentiments
de jalouse défiance que suscitait la présence des
étrangers. Il n'est pas un homme éclqiré au Brésil
qui ne sente qu'il est grand temps d'en finir avec
ce passé-là , et que le concours et le bon accueil
CHAPITRE CINQUIÈME. 221
de tous sont aujourd'hui indispensables pour ou-
vrir à la colonisation la yoie aussi large que pos-
sible.
L'heure est propice par deux circonstances dont
il faut savoir profiter. Des essais de colonisation mal
réussie avaient jeté en Allemagne, dans cette pépi-
nière de rémigration , une défaveur marquée sur la
colonisation brésilienne. Un chargé d'affaires de
Prusse , résidant à Rio Janeiro , s exagérant peut-
être quelques insuccès et mu par un sentiment
qu'on ne saurait blâmer de sollicitude pour ses com-
patriotes, avait mis en garde son gouvernement, par
des rapports un peu chargés, contre l'issue misé-
rable qu'aurait pour les colons allemands leur émi-
gration au Brésil, et le gouvernement prussien,
s'appuyant sur ces renseignements pessimistes, avait
pris contre l'émigration des mesures restrictives. Au-
jourd'hui les choses ont bien changé de face : un
nouvel agent prussien , M. Lievenbaggen , a voulu
tout voir de ses propres yeux : il a visité les princi-
paux établissements des provinces de S&o-Paulo, de
Sainte-Catherine, de Rio Grande do Sul , et partout
il a recueilli les témoignages du bien-être de ses
compatriotes émigrés et de leur confiance entière
dans un avenir de jour en jour plus prospère. Les
informations qu'il a fournies, dans ce sens, à son
gouvernement, ont dissipé les appréhensions qu'il
avait conçues et lui ont permis de renoncer aux
m LE BRÉSIL.
mesures qu'il avait prises dans le bat de rendre l'é-
migration au Brésil plus difficile*
D'un autre côté, voici que déjà, dans l'Amérique
du Nord, la colonisation ne paraît plus présenter
des chances aussi favorables et qu'elle semble avoir
pris son temps d'arrêt. Esi-oe la prochaine et proba-
ble arrivée au pouvoir des know-Nothings , ces ad-
versaires déclarés de l'émigration? Est-ce le manque
de terres abordables , la colonisation s éloignant de
jour -en jour davantage du littoral? Je ne saurais
dire au juste 9 mais toujours est-il que, dans l'année
qui vient de finir, plus de douze mille émigrés al-
lemands, qui étaient allés chercher un établisse-
ment aux États-Unis , sont revenus en Europe , per-
dant ainsi plusieurs mois de leur temps et les frais
de leur double traversée, d'est là un fait très-grave ,
très-significatif, et qui doit singulièrement influer
sur les destinées de la colonisation brésilienne.
Il est très-vrai que la question du coût du passage
a la plus grande importance pour le pauvre campa-
gnard qui part avec un bien mince capital, et que la
différence du prix des terres à acquérir ne com-
pense pas la différence du prix pour les deux tra-
versées. Je Ks dans une brochure publiée à Ham-
bourg par les soins éclairés du consul général du
Brésil dans cette ville, M. José Corréa, que le prix
du passage pour New- York est à Hambourg de
32 thalers prussiens , terme moyen , tandis que le
CHAPITRE CINQUIÈME. 223
prix du passage pour Rio Janeiro est, terme moyen,
de 36 thalers. De plus , te temps a aussi sa valeur
pour des gens dont le travail est la principale ri*
cfaesse et qui ne travaillent pas pendant la traversée.
Or, un navire à voiles met en moyenne trente-cinq
jours pour aller de Hambourg à New-York , et il
lui faut soixante jours pour se rendre à Rio.
Ce sont là des obstacles à la colonisation avec
lesquels on doit compter, et le moyen de les fran-
chir qui -se présente tout d'abord à l'esprit, c'est de
mettre à da charge dm gouvernement impérial ou
des provinces une partie des frais de traversée , de
manière à équilibrer au moins les prix. Cette solu-
tion s'est présentée tout de suite comme un expé-
dient praticable à quelques Assemblées provinciales,
et la province de Rio Grande do Sul l'a largement
acceptée , -en allouant à chaque nouveau colon une
indemnité de voyage d'environ 150 francs. Je vois
dans un décret rendu pair l'Assemblée provinciale
du Para qu elle dotme au président de la province
lé pouvoir de prendre une mesure analogue , en le
laissant libre de déterminer lui-même le chiffre du
subside à accorder aux nouveaux colons.
Peut-être faudra4-îl j que le gouvernement im-
périal fasse aussi, de son côté, dans le principe,
quelques notables sacrifices du même genre. Ses
actes et les paroles des ministres dans les Chambres
permettent de croire qu'il y est tout préparé, et en
%U LE BRÉSIL,
effet ces témoignages éclatants de bienveillant^ sym-
pathie sont de nature à faire disparaître les dernières
irrésolutions des émigrants. Mais , à mon avis , de
telles faveurs ne sauraient être que temporaires ,
non-seulement parce qu'une si lourde charge, à
l'état permanent , grèverait trop le trésor brésilien ,
mais encore parce que ce sont toujours des coloni-
sations mal faites que celles dont le gouvernement
fait les frais. Il faut, ou au moins il faudra tôt ou
tard que l'activité et le capital des particuliers inter-
viennent pour avancer aux colons tout ou partie des
frais de la traversée , en leur faisant comprendre
que, s'ils contractent ainsi une dette assez lourde,
ils en seront amplement dédommagés non-sçule-
ment par l'extrême bon marché des terres qu'ils
vont acquérir, mais encore parles produits de ces
terres , dont les cultures sont beaucoup plus riches
que celles des terres de l'Amérique du Nord.
Ce qu'a à faire le gouvernement impérial 9 c'est
précisément ce que la spéculation privée ne saurait
faire ; son devoir est de garantir par des mesures ef-
ficaces la sécurité des colons contre toute agression
et tout trouble; c'e$t, après avoir sauvegardé leurs
personnes , de protéger leur conscience en leur as-
surant le plein et libre exercice de leur culte ; c'est
encore d'effacer de ses lois les derniers vestiges des
restrictions gênantes ou blessantes infligées aux
étrangers sous l'empire de préventions aujourd'hui
CHAPITRE CINQUIÈME. m
dissipées; c'est, en un mot, dé pratiquer complète-
ment les principes de tolérance que sa raison éclairée
a dès longtemps acceptés, et qui sont dans les in-
stincts du pays, en adoptant les nouveaux venus
comme les enfants du Brésil ; en les affranchissant,,
dans des délais raisonnables , de toutes les incapa-
cités civiles et politiques qui pèsent sur eux; en mo-
difiant , en ce qui concerne les protestants , les lois
qui attribuent exclusivement aux ministres de la re-
ligion catholique la tenue des registres de 1 état civil ;
en leur accordant même certaines faveurs et privi-
lèges momentanés, comme l'exemption du service mi-
litaire pour la première génération des immigrants.
Je suis convaincu que l'esprit si clairvoyant et si ré-
solu du gouvernement brésilien satisfera à tous ces
devoirs de situation , et ne se refusera à aucune de
ces réformes nécessaires.
Ce qu'ont à faire les pouvoirs provinciaux avec
l'assistance du gouvernement , c'est de créer partout
des routes , des moyens de communication par terre
et par eau, de manière à donner le plus tôt possible
des débouchés aux colonies qu'on veut créer ; c'est
encore de veiller sur ces colonies , de manière à main-
tenir la bonne harmonie entre les immigrants et lés
entrepreneurs et entre les immigrants eux-mêmes,
et de manière encore à ne laisser manquer l'établis-
sement de rien de ce qui devient nécessaire , à me-
sure que les besoins s'accroissent avec la population,
45
**6 LE BRÉSIL.
comme d'église ou de temple et de maison d'école.
Sur tous ees points , les provinces remplissent déjà
parfaitement leur tâche , et le passé est la pleine ga-
rantie de 1 avenir.
Un dernier mot sur les devoirs du gouvernement
impérial. Des colonies actuelles , dans un état très-
prospère 9 souffrent d'un fait qui ne saurait durer et
sur lequel il suffit d'appeler l'attention des pouvoirs
publics; Situées dans le voisinage de la mer , ces co-
lonies ne peuvent échanger directement leurs pro-
duits avec l'Europe, parce qu'elles sont privées d'un
bureau de douane dans leur voisinage où se ferait
l'acquit des droits d'importation et d'exportation.
La colonie déjà si florissante de Doua Francisca est
dans ce cas. C'est à vingt lieues de là , au port de
Paranagua, ou plutôt à Rio même, distant de plus
de cent lieues , qu'il faut transporter tout d'abord
les marchandises qui doivent entrer dans la colonie
ou en sortir. C'est là une dépense, une gêne que la
prévoyante sollicitude du gouvernement ne saurait
tarder à faire disparaître.
Le Brésil a une grande diversité de climats et de
températures qui se prête à toutes les colonisations.
M. de Ponthoz affirme qu'il n'est colonisable que
dans sa partie la plus tempérée, depuis le 16 e degré
de latitude sud jusqu'à l'extrémité méridionale de
l'Empire, et que toute la portion qui se rapproche
de l'équateur est d'une colonisation impossible. Les
CHAPITRE CINQUIÈME. 2*7
renseignements que j'ai recueillis m'autorisent à
croire que c'est une erreur. Il y a sur les bords de
l'Amazone depuis peu de temps, et dans la province
de Maranham depuis trente années , des colonies
européennes provenant soit du Portugal, soit des
Açores, soit des Canaries. Maranham est à deux
degrés sud de l'équateur : ses colons se sont parfai-
tement acclimatés , et leurs établissements sont dans
un état très-prospère. On comprend, en effet, que
des habitants du midi de l'Europe peuvent vivre
tous des zones qui ont été colonisées dans l'origine
par des Portugais. 11 est vrai que les populations du
nord et du centre de l'Europe, des Allemands, des
Suédois , des Norvégiens, des Irlandais , des Belges,
des Suisses, des Français même s'accommoderaient
difficilement de ces climats torrides , et c'est pour
ces populations que M. de Ponthoz a tracé sans doute
Ja ligne de démarcation qu'il indique. En effet, les
provinces d'Espiritu Santo , de Rio Janeiro, de Sâo-
Paûlo, du Parana, de Sainte- Catherine, de Rio
Grande do Sul , placées à une plus grande distance
de l'équateur, conviennent mieux que toutes les
autres* à dés populations que leur pays d'origine n'a
pas déjà bronzées contre le soleil.
J'ai nommé les Français comme des colons pos-
sibles des provinces méridionales du Brésil, et ce-
pendant ils y sont en bien petit nombre. Si cette
lacune s'expliquait par ce fait seul que le Français
45.
î*8 LE BRÉSIL.
n'a pas l'humeur émigrante, et que, content de son
pays et de son sort, il n'aime pas à perdre de vue le
coq de son village, je ne trouverai là rien à redire,
et je serai volontiers tout fier de cet attachement
qu'inspire notre France à ceux qui y sont nés. Mais
il s'est produit, depuis plus de trente ans, un fait,
à mon avis, inexplicable. Un courant d'émigration
assez considérable s'est établi entre la France et
l'Amérique méridionale, et chaque année des na-
vires partis de Bayonne amènent dans les provinces
argentines et dans l'Uruguay des légions de Basques,
population excellente, sobre, laborieuse et rangée,
qui, montant peut-être déjà à trente ou quarante
mille âmes, aurait dû élever ces pays à un haut
degré de prospérité. Si cette prospérité n'est pas
venue, ce n'est pas la faute de nos braves compa-
triotes : ils ne demandaient qu'un peu d'ordre et de
sécurité, et les gouvernements de la Plata se sont
bien gardés de leur en donner. Les Orientaux et les
Argentins avaient d'autres écheveaux à démêler. Pen-
dant que leurs généraux s'entrechoquaient, que
leurs Chambres se chamaillaient, que les promnciœ-
ment os, ce beau legs de l'Espagne, se perpétuaient
dans leurs villes , que les révolutions se succédaient,
que les présidents culbutaient les uns sur les autres,
ils n'avaient guère le loisir, il faut être juste, de
songer à faire fleurir l'agriculture, et ils ne s'occu-
paient guère de nos bons Basques que peur les en-
CHAPITRE CINQUIÈME. «9
doctriner dans leurs querelles et pour les enrégi-
menter.
Mais voici ce qui est curieux et étrange. Tout à
fait dans le voisinage de ces pays désolés, où le sort
avait conduit nos compatriotes, se trouvaient; des
provinces qui jouissaient au moins à un degré égal
de tous les avantages de sol et de culture dont «ont
dotées les Républiques de la Plata, et qui de plus
avaient ce qui manquait absolument à celles-ci , la
sécurité intérieure, un gouvernement fort et res*
pecté, et des lois pleinement obéies qui garantis-
saient à chacun les fruits de son travail. Comment
pas un de ces Basques ne s'est-il avisé d'abré-
ger son voyage et de s'arrêter soit à Porto-Al-
legre, soit à San-Francisco do Sùi, soit à Parana-
gua , pour s'établir dans les provinces de Rio
Grande do Sul,ou de Sainte- Catherine, ou du
Parana? Déjà la colonie de Saint-Léopold était en
pleine prospérité, d'autres colonies se fondaient
sous les meilleur* auspices, et ces exemples étaient
certes de nature à encourager de nouvelles entre-
prises de colonisation.
On ne saurait indiqua: d'autre cause à l'obstina-
tion des colons que cette attraction routinière qu'in*
spire aux émigrants la certitude de rencontrer des
compatriotes d'origine, des amis, des parents, dans
leur patrie nouvelle. Le courant les a emportés* 4e
toute sa force sur les rives de la Plata, et les décep-
330 LE BRÉSIL.
dons éprouvées par beaucoup d'entre eux n ont pas
suffi encore à faire modifier la route connue. Au*
jourd'hui il y à un peu de calme à Buenos-Ayres ;
mais tout est fort brouillé à Montevideo, et en
somme rien n'est sûr dans ces régions de la Plata.
Je souhaite volontiers à nos excellents compatriotes
du pays basque qui sont là -bas toutes sortes de
prospérités; mais dans l'intérêt de ceux qui vou-
draient les imiter, je désire fort que la vérité soit
bien connue, et je serais heureux d'avoir contribué
à les éclairer , en ouvrant à leurs besoins d'activité
et de bien-être acquis par le travail de plus proches,
de meilleurs et de plus sûrs horizons.
Je termine par une observation qui s'adresse
principalement aux Brésiliens, et qui mérite, ce me
semble, d'être pesée.
La suppression de la traite a laissé au Brésil bien
des capitaux inactifs, indigènes ou étrangers, mais
habitués à chercher un emploi lucratif dans les tran-
sactions des grandes places brésiliennes. C'est cette
abondance de valeurs disponibles, combinée avec
les développements de l'esprit d'association, qui
explique la facilité avec laquelle se sont montées à
Rio les plus importantes affaires* On a vu tour à
tour la Banque du Brésil, l'entreprise des services à
vapeur sur l'Amazone, celle du chemin de fer de
don Pedro II, et bon nombre d'autres, trouver sur-
le-champ, par des souscriptions empressées, dix foi*
CHAPITRE CINQUIÈME. 231
le capital dont elles avaient besoin. Il y avait certai-
nement de l'agiotage dans cette ardeur à souscrire,
et la capitale du Brésil n'est pas plus affranchie que
Paris et Londres de cette spéculation malséante ,
levier véreux et nécessaire dû crédit public et privé.
Mais la fièvre d agiotage n'était qu'à la surface : le
prompt classement et la bonne tenue des valeurs
nouvelles ont bientôt prouvé que les capitalistes
avaient toujours de l'argent prêt pour les entreprises
dont l'avenir paraissait assuré. Or, ces puissances
financières qui ont à Rio, comme à Londres, un si
immense crédit, ne songent-elles pas à intervenir de
toute l'autorité de leurs noms et de leurs capitaux
dans la patriotique et belle affaire de la colonisa-
tion?- N'y a-t-il pas place à la Bourse de Rio pour
une entreprise de colonisation générale, dan* des
proportions grandioses, et qui pourrait faire trèsr
bien, et avec profit pour ses actionnaires, ce que le
gouvernement, malgré son intelligente bonne vo-r
lonté , ne fera jamais qu'imparfaitement et à grand
dommage pour ses finances? De quoi s agit-il? De
recruter de futurs colons, de leur venir en aide en
facilitant leur passage au moyen de certaines ayan
ces qui seront infailliblement récupérées sur les
produits du travail de ces calons devenus citoyens
du Brésil. Qui, mieux que des entrepreneurs aiguil-
lonnés par l'intérêt privé, relevé ici par le sentiment
du bien public , peut juger du degré de confiance
232 LE BRÉSIL.
que méritent les émigrants et des garanties morales
qu'ils présentent? Qui mieux qu'eux serait en me-*,
sure de choisir des terres , de les préparer au besoin
en les faisant défricher par des bras indigènes, de
s'entendre, s'il y a lieu, avec les propriétaires de
terres qui réclameraient les services de travailleurs
européens, de faire surveiller par des agents spé-
ciaux le travail des colons qui voudraient devenir
propriétaires; de manière à rentrer, à un jour
donné , dans leurs avances et dans les légitimes bé-
néfices dus à l'emploi de leurs capitaux.
La question a un autre aspect. Le Brésil, qui a un
cabotage assez actif, n'a pas de marine au long cours.
N'est-ce pas pour lui une magnifique occasion de
la créer? La colonisation est une œuvre dont on ne
peut limiter la durée : pour peupler ces incommen-
surables solitudes, c'est par dizaines de millipns
qu'il faudra compter les émigrants. Les grandes
marines de l'Angleterre et de l'Amérique du Nord
font payer fort cher leurs services. La compagnie
dont je parle ne pourrait-elle faire construire elle-
même un certain nombre de navires appropriés au
transport des émigrants et accroître encore ses pro-
fits , tout en réduisant les prix du passage? Si une
fois les travailleurs d'Europe qui cherchent une
autre patrie prennent goût au Brésil , et cela arri-
vera, c'est ma conviction profonde, le fret humain
ne manquera pas, non plus que le fret de retour en
CHAPITRE CINQUIÈME. 333
Europe; car la terre du Brésil, défrichée et fécondée
par des mains vigoureuses, fournira en abondance
aux marchés du vieux monde les produits tropicaux
les plus recherchés et les plus riches.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'il
y a là quelque chose à faire. Avec ses institutions,
qui font du Brésil une terre privilégiée, en raison
de l'inéhranlable sécurité quelles donnent, et avec
F esprit d'association qu'il comprend et pratique si
bien , l'Empire sud-américain peut tout tester dans
les limites que trace la prudence humaine, et tout
mener à bonne fin.
POST-SCRIPTUM.
Ce livre était en voie d'impression quand la nou-
velle d'une tentative de révolution et d'une lutte
sanglante à Montevideo est arrivée en Europe. Le
conflit a duré quatre jours, et il a éclaté presque
aussitôt après le départ de la division brésilienne.
Pour bien apprécier l'importance du service que
l'Empire sud-»américain rendait à ses voisins en
occupant Montevideo, il faut noter :
1° Que pendant la durée entière de l'occupation
brésilienne, aucun fait de ce genre ne s'était pro-
duit, en ce sens du moins que même quand la
population de Montevideo , cédant à son irrésistible
penchant, avait fait des révolutions, pas une goutte
de sang n'avait été versée;
2° Que les gens qui, de longue main, préparaient
le mouvement contre le président Bustamente , ont
attendu, pour faire leur coup, le départ et Féloi-
gnement du corps auxiliaire. En effet c'est le 24 no-
vembre que le mouvement a éclaté , et il ne restait
plus un soldat brésilien à Montevideo le 15 au soir.
Le 24 novembre, la division était à neuf jour-
nées d'étape de la capitale, hors d'état par consé-
POST-SCRIPTUM. 235
quent de revenir à temps sur ses pas pour rétablir
Tordre ;
3° Que les auteurs du mouvement étaient préci-
sément les hommes qui, dans leurs journaux et
dans leurs discours, s'attachaient le plus violem-
ment à calomnier les intentions du Brésil, et qui
demandaient le plus obstinément, à grand renfort
d'injures , le rappel de la division brésilienne.
De ces trois faits incontestables, il faut conclure :
Que l'intervention armée de l'Empire dans l'État
oriental, demandée successivement par les deux
présidents Girô et Florès, en exécution d'un traité
précis, a eu son efficacité tant qu'elle a duré; qu'elle
a rétabli et maintenu l'ordre ;
Que l'intervention cessant , les bienfaits qu'elle
avait apportés avec elle, l'ordre et la sécurité pour
les transactions et pour les personnes, ont disparu;
Enfin que les ennemis acharnés du Brésil dans
l'État oriental , ceux qui se sont efforcés de soule-
ver contre l'Empire ces vieilles antipathies de race
que la civilisation répudie, détestaient dans l'inter-
vention brésilienne non pas une menace contre
l'indépendance de la République, mais un insur-
montable obstacle à leurs besoins d'anarchie.
Pour tout esprit éclairé, impartial et sincère, ce
sont là des vérités démontrées.
Une autre conséquence à tirer de cette série de
faits, c'est que le Brésil n'a aucun dessein, prochain
236 LE BRÉSIL,
ou éloigné, de mettre la main dur le territoire orien-
tal ou sur une partie quelconque de ce territoire.
J'ai démontré ce point. jusqu'à l'évidence, ce me
semble , dans le cours de l'ouvrage qu'on vient de
lire, et j'ajoute que le rappel de la division brési-
lienne, dans les circonstances où il a eu Heu, té-
moigne surabondamment de la pleine sincérité de
l'Empire et de son parfait désintéressement de toute
intention d'agrandissement et de conquête.
L'occupation de Montevideo par un corps de
cinq mille hommes pouvait être impunément main-
tenue, si le gouvernement brésilien avait eu les ar-
rière-pensées qu'on lui a prêtées, et les prétextes
plausibles, les motifs fondés ne lui manquaient pas,
car la République orientale doit au Brésil plus de
deux millions de piastres exigibles, et il pouvait,
comme créancier, garder le gage qu'il avait sous la
main.
Le Brésil n'a pas gardé ce gage. A la première oc-
casion qui lui a été offerte de mettre fin à une oc-
cupation coûteuse, sans profit pour lui-même et
utile seulement à des alliés peu reconnaissants, il
s'est hâté de rappeler ses troupes. Il ne pouvait
mieux prouver assurément non»seulement qu'il ne
veut pas s'emparer du territoire de ses voisins* mais
encore qu'il n'a pas la moindre envie de s'immis-
cer malgré eux dans leurs affaires intérieures.
Je sais qu'avec un peu de mauvaise foi et beau-
FOST-SCRIPTUM. 237
coup d'obstination , on peut toujours répondre par
des dénégations systématiques à des preuves de leur
nature négatives. Aussi me parai t-il utile, après
avoir dit ce que le Brésil ne veut pas, de dire très-
nettement ce qu il veut.
J'ai étudié tous les actes de la politique du Brésil
à l'endroit de Montevideo; j'ai suivi avec soin les
débats de son Parlement; j'ai consulté les hommes
les plus compétents, et des renseignements que j'ai
recueillis il est résulté pour moi cette notion que je
tiens pour très-exacte du double but que l'Empire
poursuit dans sa conduite vis-à-vis de l'Uruguay.
Loin d'avoir la visée d'aucune usurpation sur la
bande orientale , l'Empire veut très-sincèrement et
très-fermement que la République qui borde ses
frontières du sud et du sud-ouest soit tranquille,
prospère et indépendante par les deux raisons que
voici :
En premier lieu , le Brésil est vivement intéressé,
pour sa propre sécurité intérieure, à ce que la paix
règne dans la bande orientale. J'ai détaillé dans ce
livre (chapitres 3 e et 4*) les motifs qui ont fondé sa
conviction sur ce point. Depuis longues années ,
toutes les fois qu'il y a eu trouble dans l'État orien-
tal , soit par l'effet de dissensions intestines , soit à la
suite d'agressions étrangères, la province limitrophe
de Rio Grande do Sul a ressenti le contre-coup de
cette agitation* Cet état de choses fâcheux, dange-
238 LE BRÉSIL.
reux même, a été de tout temps pris en sérieuse
considération à Rio Janeiro. Quand le calme sera
rétabli dans l'Uruguay, quand 1 agriculture y pros-
pérera, toute atteinte au droit des gens, toute occa-
sion de querelle et de collision entre les habitant»
des deux frontières seront supprimées.
En second lieu , l'État oriental , par sa situation
géographique, est pour le Brésil comme un bou-
clier naturel contre les Républiques toujours un peu
troublées de la Plata, qui pardonnent difficilement
à l'Empire le calme et la sécurité dont il jouit. Avec
la République de l'Uruguay indépendante et pro-
spère, entre les provinces argentines et lui, l'Em-
pire est couvert , je ne dis pas contre tout danger
(le danger ne serait pas sérieux) , mais contre tout
trouble que pourraient lui susciter dans l'avenir les
prétentions des Républiques intérieures de la Plata
et de ses affluents.
Voilà pourquoi le Brésil veut que l'État oriental
demeure indépendant et organisé assez fortement
pour garder sa propre nationalité; voilà pourquoi il
a coopéré autant qu'il a pu à y rétablir l'ordre et la
paix, et pourquoi il a assisté ses voisins de son ar-
gent et de ses troupes. En travaillant à relever de
ses ruines la pauvre République, il travaillait loya-
lement à l'œuvre de sa propre sécurité.
Jusqu'à présent, ces efforts et ces sacrifices n'ont
pas abouti. Les subsides impériaux ont été englou-
POST-SCMPTUM. 239
tis sans grand profit dans le gouffre toujours béant
du déficit oriental : l'intervention militaire du Bré-
sil , en donnant quelques mois de paix à Montevi-
deo, ne lui a pas encore appris à aimer et à prati-
quer l'ordre.
Que pouvait et que devait faire l'Empire dans
ces conjonctures? Rien autre chose assurément que
ce qu'il a fait : renoncer momentanément à de bons
offices fort onéreux pour lui et outrageusement
calomniés, retirer ses subsides, retirer ses troupes,
laisser les gens de Montevideo se débattre et se bat-
tre entre eux pour de misérables questions person-
nelles, et sans s'émouvoir des injures dont on payait
ses services, s'en tenir fermement, à leur endroit, à
une politique d'abstention et d'observation.
Je sais fort bien que, sur les bords de la Plata,
on prête au gouvernement impérial d'autres mobiles
et d'autres desseins que ceux que je viens d'indi-
quer, et cela ne m'étonne guère , car la vérité se
fait rarement jour dans les pays qui manquent de
calme. Mais ce qui me surprend fort , c'est de voir
un recueil très-justement estimé, Y Annuaire des
Deuœ-Mondes , se faire l'écho d'une de ces énormes
bourdes transatlantiques en publiant les lignes sui-
vantes :
« On n'a point été éloigné de croire en Amérique
» que M. Paulino (le vicomte d'Uruguay) venait en
» Europe pour sonder les gouvernements et cher-
240 LE BRÉSIL.
v cher à savoir quel degré d'opposition rencontre-
» rait l'annexion de l'Etat oriental à l'Empire. »
Qu'on dise cela en Amérique, c'est possible, et on
y débite bien d'autres mensonges. Mais le rédacteur
de Y Annuaire pouvait aisément en avoir le cœur
net, et, pour peu qu'il eût pris la peine de se ren-
seigner ici , soit d'un côté, soit de l'autre, ou mieux
encore des deux côtés, il eût bien vite reconnu qu'il
n'y avait pas un mot de vrai dans ce bruit venu
d'Amérique.
Je ne me permets pas de rechercher à quelle
source l'écrivain de Y Annuaire a puisé son rensei-
gnement apocryphe, mais il m'est impossible de ne
pas rappeler ici avec quelle facilité nos compatriotes
établis dans la Plata, même et surtout ceux dont le
devoir est de bien s'enquérir, se sont, de tout
temps, laissé circonvenir par les passions locales, de
manière à ne plus savoir discerner la vérité du men-
songe. Le passé de nos démêlés avec Rosas nous a
cependant donné une leçon qui ne saurait être
perdue.
FIN.
TABLE DES MATIERES.
Introduction Page l
CHAPITRE PREMIER.
NOTIONS HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES.
Le Brésil sente monarchie an milieu des républiques hispano-américaines.
— Expérience des deux formes. — Où est le progrès, où est ta décadence?
— - Débuts difficiles du nouvel Empire. — Départ du rot Jean VI pour le
Portugal. — Insurrection générale. — Proclamation de l'Indépendance. —
Don Pedro I* empereur. — Les frères Andrada. — Leur rupture avec
l'Empereur. — Leur opposition dans l'Assemblée. — L'Assemblée est dis-
soute. — Don Pedro fait lui-même la Constitution, agréée par le peuple
et jurée le 25 mars 1824. — Paix avec le Portugal par l'intermédiaire de
l'Angleterre. — Reconnaissance du Brésil comme empire indépendant. —
Comment l'Angleterre se fait payer ses bons offices. — Guerre avec
Buenos- Ayres et Montevideo. — Convention préliminaire de paix du
27 août 1828. — Les Brésiliens abandonnent Montevideo. — Fâcheux
effet de cette guerre. — Désordre dans les finances. — Désordre dans
les idées. — Contre-révolution et anarchie. — Agitation parlementaire. — •
Majorité hostile à l'Empereur. — Événement du 7 avril 1831. — Abdica-
tion de don Pedro 1 er en faveur de son fils. — Omnipotence du Parlement.
— Ses tendances ultralibérales. — Ses goûts d'économie. — Suppression
de la régence à trois, du Conseil d'État. — Émancipation des provinces.
— Le prêtre Fcïjo régent unique. — Son caractère. — Son administra-
tion. — Sa lutte parlementaire. — Sa démission. — Régence provisoire,
puis définitive de Pedro d'Araujo-Lima. — Gouvernement régulier. — Dé-
claration de majorité de l'Empereur. — Troubles et rébellions pendant les
régences. — Provinces de Para , des Alagnas , de Rio Grande do Sut. —
Troubles après les régences. — Sâo-Paulo. — Minas Geraës. — Les
Santa Luzias et les Saquaremos. — Derniers désordres à Pernambuco.
Paix générale intérieure. — Calme des partis.
Les provinces de l'Empire. — Maritimes. — Centrales. — Leurs climats.
— Leurs produits. — Diamants. — Mines d'or, de fer, de charbon. —
Café, sucre, coton, cacao, caoutchouc, bois de teinture et d'ébénisterie.
— Population. — Situation admirable de l'Empire sur toutes les routes
maritimes du commerce européen. . , . Page 19
46
242 TABLE DBS MATIÈRES.
CHAPITRE DEUXIÈME.
LA CONSTITUTION.
Avantage des Constitutions priacières.— La Constitution du Brésil faite par
l'Empereur. — Sanction nationale. — Serment à la Constitution. — Trente -
deux ans d'existence. — Analyse de la Constitution. — Pouvoir modéra-
leur. — Ses attributions. — Conseil d'État. — Pouvoir exécutif. — Pou-
voir législatif. — Assemblée générale; Sénat, Chambre des députés. — •
Attributions spéciales de l'une et de l'autre Chambre. — Conflit des
Chambres entre elles. — Conflit entre les Chambres et le pouvoir impé-
rial. — Moyens constitutionnels de solution. — Assemblées provinciales.
— Décentralisation administrative. — Ouvrage de M. de Ponlhos. — Ses
objections contre la centralisation. — Réponse. — Base de la Constitution.
— Souveraineté nationale. — Suffrage universel. — Électeurs de pa-
roisse. — Électeurs de province. — Les étrangers naturalisés et les non-
catholiques exclus de la députation. — Inconvénients de cette exclu-
sion. — Utilité d'une réforme en ce point et de la révision des lois sur les
étrangers. — Comment la Constitution a fonctionné. — Concours efficace
prêté par les hommes d'État du Brésil. — Patriotisme éclaire des Cliam -
bres. — Les deux Empereurs Page 5 1
CHAPITRE TROISIÈME.
SITUATION INTERIEURE.
Iniquité du monopole colonial. — Il a stérilise les ressources dti Brésil. —
Dette portugaise imposée au Brésil par le traité avec le Portugal. — Mau-
vais état des finances. — Fidélité du Brésil à ses engagements. — Son
crédit s'établit. — La dette extérieure. — La dette intérieure. — Émis-
sions de papier-monnaie. — M. de Ponthos et te Budget du Brésil. —
Budgets postérieurs à 1847. — Notable et progressive augmentation des
recettes. — Temps d'arrêt momentané et sa cause. — Produits des droits
d'importation. — Tableau comparatif des dix-huit dernières années. —
Budgets des provinces. — De l'impôt foncier* — Ses dangers politiques
- en général. — Ses impossibilités économiques au Brésil. — - La dépense.
— Une portion considérable des dépenses à la charge des provinces. —
Dépenses générales. — Liste civile. — Les départements ministériels. —
État comparatif des dépenses portées aux budgets de 1846-47 et de 1856-57.
— Amélioration de tous les services. — Armée et flotte du Brésil. — Po-
litique pacifique de l'Empire. — L'indépendanec de Montevideo n'est pas
menacée. — Le Brésil a à conquérir son propre sol , à le coloniser. —
Routes à créer. — Chemins de fer de Rio Janeiro, de Bahia, de Pernam-
buco. — Garantie d'intérêt. — Contrat pour l'exécution du chemin de fer
■de don Pedro II. —Routes carrossables. — Amélioration des rivières. —
Navigation de l'Amazone. — Quatre lignes de bateaux à vapeur sur ce
TABLE DES MATIÈRES. 243
fleuve. — Double service de navigation à vapeur sur l' Atlantique, au nord
et au sud de Rio. — Mouvement intellectuel. — Les journaux. — L'insti-
tut historique et géographique. — Établissements charitables. — Les
sœurs de saint Viocent de Paul. — La sécurité individuelle. — Crimes
contre les personnes. — Nécessite d'une répression sévère. — Le juge
mis on dehors des partis par la nouvelle loi électorale. — Les cours d'ap-
pel. — Un tribunal de seconde instance par province.
Résumé. — Impulsion énergique donnée aux améliorations par le gou-
vernement. — Concours empressé du pays tout entier. — La capitale. —
Assistance financière qu'elle prête à tomes les œuvres nouvelles. — Elle
est en voie de se transformer , Page 81
CHAPITRE QUATRIÈME.
SITUATION EXTÉRIEURE.
I.n diplomatie du Brésil. — Affaire de la traite. — Démêlés avec l'Angle-
terre. — Bill Aberdeen. — Son caractère excessif. — Protestations du
gouvernement impérial. — Effets déplorables de ce bill sur la nation bré-
silienne. — L'Empereur et les Chambres réagissent contre ces effets. — La
traite disparaît. — Nécessité d'honneur pour l'Angleterre du rappel de ce
bill.
Affaire de la Plata. — Rosas. — Sa haine contre le Brésil. — Mission du
vicomte d' A branles en Europe. — Elle accroît les mauvaises dispositions
de Rosas. — L'Angleterre s'arrange avec le dictateur. — Le traité Le Pré-
dour. — Rosas cherche ouvertement à rompre avec le Brésil. — Son en
voyé, le général Guido, demande ses passe-ports. — Conduite de la guerre.
— Les alliés du Brésil. — Combat de Montc-Cacerès. — Chute de Rosas.
— • Résultats immédiats de cette chute. — l/esclavage et la république
au Brésil. — Buenos-Ayres se. sépare de la Confédération Argentine. — •
Incessantes agitations à Montevideo. — Intervention du Brésil. — Elle
maintient l'ordre sans pouvoir maîtriser les ambitions rivales. — Rappel
des troupes impériales. — Le Paraguay. — Renvoi brutal du ministre bré-
silien. — Le commandant Ferreira d'Oliveira. — Réparation obtenue. —
Convention de navigation et de commerce non ratifiée par le gouverne-
ment impérial. — Nouvelles négociations.
Questions de limites avec les Républiques voisines de l'Empire. — Len-
teurs et difficultés qu'elles éprouvent. — Règle du Brésil. — Uti posside-
tis. — Opinion de M. de Humboldt.
Navigation de l'Amasone. — Manoeuvres des États-Unis. — Le lieute-
nant Manry. — Expédition des lieutenants Herndoo et Gibbon. — Leurs
publications. — Convention de Memphis. — Résolutions qu'elle adopte.
— Conduite du gouvernement fédéral. — Il négocie avec le Pérou. — Il
échoue. — Ses tentatives auprès du gouvernement impérial. — Mémoran-
dum du cabinet de Rio sur la navigation de l'Amazone. — Tentative avor-
tée de piraterie. — Résumé de la question. — La fermeture de l'Amazone
ne saurait être que temporaire. — Une fois la colonisation en voie de s'ac-
complir, la navigation du grand fleuve doit être libre. . . . Page 131